Conan volume 1 - Le Cimmérien
Titre original: The comming of Conan The Cimmerian
Genre: Recueils de nouvelles , Classiques , Anthologie , Heroic Fantasy , Fantasy
Année: 2007
Pays d'origine: Etats-Unis
Editeur: Bragelonne
Auteur: Robert E. Howard
Traducteur:
Patrice Louinet et François Truchaud
Sortie VO: 1932
 

Ecrire une simple chronique sur Conan Le barbare, comme on l'appelle couramment, est-il réellement possible? Alors que la musique de Basil Poledouris tourne sur mon lecteur, je m'interroge. Conan est pour moi le personnage le plus fort que l'imaginaire n'ait jamais connu. Oui, ma première découverte du personnage, qui a d'ailleurs été visuelle, m'a marqué à jamais et ce fut pour moi inoubliable. C'est ce genre de rencontre qui vous change une vie et j'envie aujourd'hui ceux qui n'ont encore jamais gouté à la joie de cette découverte car ils ont encore tant de chemin à parcourir avec Howard! Une vie seule ni suffit pas et donc c'est évident, une chronique ni suffira pas! Mais tentons quand même. Rendons hommage à Howard qui créa l'héroïque fantasy en inventant son personnage. Rendons hommage aussi à Bragelonne qui publie en 2007 la première partie d'une intégrale en trois volumes et pour finir rendons hommage à Patrice Louinet qui a réalisé ici un travail dantesque, titanesque, héroïque, pour qu'enfin le lecteur découvre Conan et Howard dans son entier!


Il y a d'abord pour moi cette mythologie personnelle que je me suis faite sur Howard, mythologie crée de pièces rapportées avant la sortie chez Bragelonne de ces intégrales. Howard créé, du moins c'est la date officielle, le personnage de Conan en 1932. En cette année 32 donc, Howard envoie à la revue Weird Tales une nouvelle qui n'aura même pas le privilège de la première de couverture, "Le Phoenix sur l'épée" (The phoenix on the sword-1932). Cette première nouvelle, qui nous est donc présentée ici, s'ouvre sur l'introduction mondialement célèbre : "Sache ô prince qu'entre l'époque qui vit l'engloutissement de l'Atlantide. Etc., etc.". Elle nous présente un Conan loin de l'image d'Epinal puisque c'est un roi puissant et respecté, un être cultivé et fort en même temps. Et oui, Conan ce n'est pas que le barbare bagarreur même si la nouvelle nous propose ici un sacré combat avec ce style inimitable qui fait d'Howard un maître, un génie, un grand auteur! Cette nouvelle sort donc en 1932. Et en 1935 Howard se suicide. Un suicide auquel l'auteur pensait depuis 1923 d'après certains critiques et que la mauvaise santé de sa mère pourrait expliquer, l'élément déclencheur en quelque sorte. Sa mère décédera d'ailleurs le lendemain de son suicide. Cela en dit long sur le personnage d'Howard qui souvent se confond avec celui de Conan.

Ce qui est stupéfiant dans cette sombre histoire, c'est de se dire que Conan ne prit que 3 ans de la vie d'Howard. Ce qui est en partie faux bien évidemment car la gestation précédent la naissance du personnage fut un peu plus longue et remonte à la création du roi Kull. Les nouvelles de Conan écrites par l'auteur lui-même, avant que le génialissime Sprague de camp (entre autres) ne s'accapare le personnage, ne comptent en réalité qu'une vingtaine de publications. Alors en relisant certains textes autobiographiques d'Howard, j'imagine l'auteur possédé par un personnage, c'est lui qui le dit, et en train d'écrire en écriture automatique en quelque sorte, nous recrachant avec brio son histoire, mélange de fiction et de faits historiques tels que l'Atlantide, mais aussi l'histoire des pictes et autres inspirations mythologiques, inspirations qu'il doit à un certain auteur américain, Thomas Bulfinch, qui écrivit divers essais sur l'histoire et les légendes.

Alors ce mythe de la création "facile" de Conan est en partie vraie et en partie fausse. Howard met du temps à obtenir ce qu'il veut et certaines nouvelles publiées ici sont un peu verbeuses comme le dit Patrice Louinet lui-même, parfois un peu répétitives et c'est uniquement par la suite que le personnage de Conan s'imposera véritablement. Ainsi dans la première nouvelle on est loin, très loin du cliché que l'on connaît, devenu aujourd'hui l'archétype du barbare et c'est uniquement dans la nouvelle, "La tour de l'éléphant" (The Tower of the Elephant, 1933) que Conan prend le visage qu'on lui connaît. Cette nouvelle est certainement l'une des plus réussies du présent volume, c'est elle aussi qui inspirera un passage du film de John Millius. Conan n'est déjà plus roi et il est un voleur qui rêve de dérober un joyau. Et voilà qu'il doit pour cela franchir l'infranchissable et pénétrer une tour mystérieuse et bien sûr dangereuse. On est en plein dans l'aventure et l'on va voir notre héros se battre comme jamais. Bragelonne a décidé, et merci, de publier les nouvelles de son aventurier roi, voleur et barbare dans l'ordre où Howard les a écrites. C'est pour nous l'occasion de découvrir tout le travail de l'écrivain, d'autant plus que cette édition sublissime nous propose aussi les synopsis de certaines nouvelles, les essais et le tout richement commenté! Un must pour comprendre ce qui n'est pas simplement une histoire de barbare! Ainsi Howard n'a pas créé le Cimmérien en une nuit...

Cette idée de retravail et de réécriture de ses nouvelles est rendu ici parfaitement visible grâce à la reproduction du "brouillon" (le terme est peut-être peu fort) de la nouvelle "le phoenix sur l'épée"!

Suivant cette nouvelle, une autre que j'aime beaucoup et qui montre qu'Howard s'est aussi inspiré des légendes nordiques, "La fille du géant de Gel" (The Frost Giant's Daughter). Cette nouvelle nous montre Conan après une terrible bataille, charmé par une femme étrange. Nouvelle rare où la puissance de l'écriture est un véritable ravissement. J'ai du la lire une bonne trentaine de fois sans m'en lasser et trouvant toujours une nouvelle petite chose à l'intérieur du texte. Mais là, encore une fois, on est loin de cette imagerie simpliste du barbare...

Et cela continue avec une nouvelle parfois décriée qui est loin encore une fois, même très loin du barbare puisqu'avec "Le dieu dans le sarcophage" (The god in the bowl), Howard écrit un polar dans un monde sombre, comme toujours, une sorte de whodunit, genre à la mode proche des dix petits nègres d'Agatha Christie. Conan est accusé à tort d'un crime qu'il n'a pas commis. Forcé de mener l'enquête (je fais rapide là!) il va découvrir la pire des abominations. Sorcellerie et horreur sont au rendez-vous dans ce petit polar passionnant. Et oui, Conan se n'est pas que des muscles, même si dans le monde d'Howard le glaive est bien plus utile que le reste! C'est la première nouvelle que j'ai lu d'Howard, j'étais ado, et je la relis toujours avec le plus grand des plaisirs. Il y a quelque chose proche de Lovecraft et il n'y a rien d'étonnant à cela. En effet les deux hommes furent très proches malgré des différences considérables, en matière de politique notamment. Il serait d'ailleurs passionnant je pense de lire leur correspondance (message subliminal à l'attention d'un éditeur généreux!). Dans les différentes réécritures qui ont été faites de Conan on a souvent oublié les passages qui se rattachaient de prêt ou de loin au mythe de Chtulluh. C'est dommage!

Et là vous commencez à vous poser des questions... Et le barbare dans tout ça ? Et oui le monde de Conan ne s'est pas fait en un jour et le gros souci c'est qu'il souffre encore aujourd'hui d'une fausse image, même si elle est en grande partie exacte.  C'est seulement dans "La tour d'éléphant" qu'apparaît le "vrai" Conan. Mais Conan a connu tellement de dérivés cinématographiques, Bd et autres que l'on se perd un peu dans ce qu'il est vraiment et il est donc parfois bon de retourner à l'origine, c'est-à-dire à Howard lui-même. Et si un glaive bien lourd vaut mieux qu'un long discours ce n'est pas pour autant que le monde howardien n'est pas plein de philosophie et de réflexion. On ne pouvait pas en attendre moins d'un monde aussi vaste...

Si la nouvelle qui suit "La tour d'éléphant", "La citadelle écarlate" (The Scarlett Citadel), est aussi passionnante c'est quelle est à la fois ce que l'on attend d'un bon roman d'aventure et aussi ce que l'on attend d'un bon roman d'horreur. Elle présente en effet pour la première fois un Conan "penseur". Le mot est entre guillemets bien entendu. Conan, Roi d'Aquilonie, va perdre son trône suite à une sanglante bataille, il est capturé, entre autres par le terrible peuple  Koth. Devant les vainqueurs la réponse est sans équivoque et elle tient de la superbe : "Je suis un barbare! Par conséquent je vais vendre mon royaume et son peuple en échange de la vie sauve et de votre sale argent!". Tout est dit ou presque et il faudra relire et relire encore ce passage et sa suite pour comprendre toute la philosophie du cimmérien et toute celle de Howard. Car Conan continue ainsi, en disant et en avouant son état de barbare. Mais pour devenir roi il a du plus que le quitter cet état de barbare, il a du s'en extraire et bien plus lutter que les rois qui se trouvent en face de lui et qui l'ont vaincu. Des êtres qui boivent le meilleur vin et qui se vautrent dans le satin alors que le peuple crève. Lui, Conan, il a été ce peuple, il a été ce barbare, il l'a été et il s'en est extrait sans jamais renier sa foi de Barbare. Les autres cachent dans la richesse et la bourgeoisie leur état de barbare, de sauvage. Car dans l'univers d'Howard tout est là. La civilisation revient à cacher notre vraie nature. Le bon sauvage n'existe pas, mais sauvage nous le sommes tous, que l'on dorme dans la paille ou dans le satin. Preuve en est, tous les hommes font la guerre... Le sauvage, lui, est libre de choisir son camp. A partir de cette nouvelle Conan est donc libre de choisir son camp. Howard n'en fait plus un roi, il en fait un libre sauvage qui aime l'alcool, le vin et les femmes et qui garde en lui des cicatrices secrètes. Passé cela "La citadelle écarlate" continue alors dans un roman d'aventure horrifique tout simplement superbe! Une de ces histoires comme seul Howard sait en écrire!

Vient ensuite la nouvelle que tous les lecteurs et tous les critiques ont salué, une nouvelle qui a elle seule peut définir l'univers de mon barbare préféré, une des plus belles, bourrée d'action, d'amour et d'aventure : "La reine de la côte noire" (Queen of the black coat- 1934). Conan s'embarque en mer toujours en quête d'aventure et pourquoi pas de femmes et de richesses mais suite à diverses péripéties et autres abordages et naufrages, il est recueilli par Bélit, un des grands personnages féminins dans la vie de Conan et il part avec elle pour une île où il va devoir affronter des créatures atroces, sortes de King Kong façon Lovecraft, et surtout plonger en lui-même dans une scène de délire époustouflante! Ici on est au summum ou presque de l'art Howardien. L'auteur n'est plus au stade de la création du personnage, il a son personnage, il est son personnage. Aventures dans des jungles orientales, combats titanesques dans des ruines étranges, amour et passion. Conan est un barbare, c'est-à-dire un humain libre de sa vie comme de son cœur. Ici s'achève véritablement une pensée qui est clairement définie et qui est à mon sens absolument géniale faisant très largement échos à la nouvelle précédente.  A quoi bon prier Crom ou même les dieux, car s'ils peuvent apporter la bonne fortune c'est qu'ils peuvent aussi apporter la mort ! Seule la vie compte, le goût de la viande, du vin, le fracas des batailles et la peau des femmes ! Vision pessimiste, proche de celle d'Howard, qui écrira quatre versions de cette nouvelle et qui avec elle révolutionnera le monde du pulp en y insufflant un zeste d'érotisme (léger mais quand même). Conan pourrait être le croisement improbable entre Nietzsche et Schopenhauer, une vision de la vie qui se partage entre action et tristesse... Une nouvelle absolument géniale!

"Le colosse noir" ( Black Colossus) qui fait directement suite à cette nouvelle, est l'une de celle que j'ai préféré dans ce recueil car elle est épique et en même temps elle mélange d'étranges éléments de magie noire créant ainsi un cocktail parfait. Les scènes de guerre sont absolument formidables et le personnage de Conan est époustouflant. Promu bien malgré lui chef de guerre par une femme et pour une femme (!), notre barbare fait preuve d'un cynisme à toute épreuve dans une scène superbe. Alors que tous les chefs de guerre attendent dans l'anxiété les ordres de leur nouveau maître, ce dernier boit et mange, affalé dans un fauteuil comme si de rien n'était! Mais dès qu'il faut passer à l'action il devient autre! J'ai adoré le ton de cette nouvelle et la présence de Conan telle qu'on la conçoit d'habitude est bien là du début à la fin. Un régal !

Il va m'être difficile de continuer ainsi, sinon ma chronique risque d'être d'une longueur telle qu'elle sera illisible. Mais vous comprenez bien combien Conan est loin, très loin des clichés et bien plus qu'un simple barbare et combien ses aventures, aussi passionnantes soient-elles, sont bien plus que cela. Ainsi, dans les nouvelles suivantes Conan arrive dans des îles où règne l'exotisme (on pense parfois à un autre pulp: Tarzan), mais aussi des pirates cruels, des femmes aussi belles qu'étranges ou envoutantes et même des monstres cruels et atroces tels que ceux rencontrés dans la nouvelle qui fait partie de mon top ten Howardien : "Le bassin de l'homme noir" (The pool of the black one, 1933) où des hommes s'adonnent à un étrange rituel dans d'inquiétantes ruines.

Les récits de Howard sont passionnants car vous l'aurez compris ils mélangent une philosophie toute particulière à des récits tantôt épiques, monstrueux (attaques d'hommes singes, magie noire etc.) et souvent teintés d'érotisme léger (dû sans doute à la censure) et complots politiques avec quelques personnages récurrents qui semblent ne pas du tout aimer notre barbare et sa façon toute particulière de régler ses affaires.


Va venir pour moi l'heure de conclure cette chronique déjà bien trop longue avec malgré tout un sentiment d'inachevé tant il reste de nombreuses choses à écrire, notamment sur certaines nouvelles certes un peu plus secondaires pour moi telles que "La vallée des femmes perdues" ou "Le diable d'airain". Mais il m'est impossible de parler de tout et Conan à lui seul mériterait tout un site, tout un webzine. Ma conclusion voudrait avant tout attirer votre attention sur le travail des éditions Bragelonne et de Patrice Louinet qui nous livrent ici l'œuvre ultime concernant les premières nouvelles de Conan. Louinet n'a pas repris ici les diverses versions faites par exemple par Sprague de Camp, non, il est retourné directement à la source en traduisant et en recherchant directement certains textes chez Howard lui-même, en traduisant directement les tapuscrits de l'auteur. Un travail titanesque qu'il continuera avec d'autres textes dont les Salomon Kane! Le tout est bien sûr annoté, critiqué, expliqué d'une façon cohérente et passionnante avec des illustrations du génial Mark Schultz. L'ouvrage est sorti en deux versions, une collector, hard cover, et une autre version souple. Il s'agit tout simplement du travail le plus abouti et le plus complet sur Conan, un chef-d'œuvre qui se continue sur deux autres tomes dont j'espère pouvoir vous parler très bientôt.

Howard est l'écrivain que j'admire le plus et avec Conan il crée un univers vaste, un personnage unique et un genre : l'héroïc fantasy.

LE chef-d'oeuvre!


Note : 10/10

 

Le Cimmerien

 

A propos de ce livre : 

 

- Site de l'éditeur : http://www.bragelonne.fr/

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