Et cette porte, là-bas, qui se fermait
Genre: Novella , Mythologies , Autres genres
Année: 2009
Pays d'origine: France
Editeur: Argemmios
Collection: Novella
Auteur: Pierre Gévart
 

Pour la publication de leur première novella, on peut dire que les éditions Argemmios frappent fort encore une fois. Pierre Gévart nous propose avec "Et cette porte, là-bas, qui se fermait" une double réécriture du très beau mythe d'Orphée et Eurydice, une réécriture à deux niveaux, intelligente et extrêmement profonde, qui nous emporte dans une véritable descente aux enfers dans le quotidien banal d'un couple, mais pourtant unique et tragique. Un couple portant lui aussi le nom d'Orphée et Eurydice et qui va être une mise en abyme du mythe bien connu, et peut-être même une histoire encore plus tragique à sa façon: un drame social et humain, une histoire où la tristesse et le désespoir se disputent la première place et qui, une fois privés de la beauté du mythe et de l'exaltation du poète, ne deviennent plus qu'une seule chose: de la tristesse et du désespoir. Pierre Gévart nous conte alors la souffrance des amours éraflées et usées, des amours écornées. Troublant...


L'auteur va introduire doublement l'histoire du poète Orphée parti rechercher sa compagne, la belle Eurydice, aux Enfers. Une première version tout d'abord, plus proche du mythe antique, en exergue de chaque chapitre, mais une histoire déjà elle-même réécrite, tirant toujours un peu plus vers le cynisme et les désillusions. Et cette version de l'histoire vient éclairer celle, plus réelle, d'un couple parisien, un couple presque comme les autres sauf que lui, Orphée, journaliste et chroniqueur, est alcoolique de fond et qu'elle, Eurydice, prof de français, fume cigarette sur cigarette. Un quotidien partagé entre l'amour, la tendresse, l'angoisse, le mépris et les doutes.  Lui est jaloux et se détruit à petit feu, elle est éprise de liberté et souffre de le voir se perdre dans l'alcool. Un matin, Eurydice part chercher les croissants, comme tous les jours. Mais elle laisse la porte ouverte en partant. Et au moment où Orphée va pour la fermer, il voit la porte au bout du palier se refermer. Et le doute s'installe. Cruel. Inexorable. Implacable. Et si Eurydice le trompait avec l'inconnu au bout du couloir ? La novella de Pierre Gevart va donc nous proposer une journée dans la vie de ce couple, une véritable descente aux Enfers où les deux héros se cherchent, cherchent leur place, cherchent peut-être inconsciemment à recréer le mythe, cherchent à coller à leurs destins imposés par leurs noms tandis que leurs mondes et leurs certitudes se délitent toujours un peu plus. Eurydice va trouver refuge chez M. Hadès, un grand monsieur jovial et noir de peau travaillant de nuit tandis qu'Orphée se perd toujours un peu plus dans les effluves de l'alcool. C'est profondément triste, tragique et beau. Une superbe réflexion sur le mythe, l'amour, le couple, la société et le libre arbitre. Sombre et poignant, glauque sans misérabilisme, lucide et désenchanté.


Pierre Gévart est à l'aise avec la littérature blanche et cela se sent. Mais il l'est tout autant avec les mythes et son récit est truffé de clins d'œil, de références et de mises en abyme. "Et cette porte, là-bas, qui se fermait" est une œuvre profondément humaine et intelligente, un petit bijou de profondeur, de cohérence et de psychologie. Un récit sur le couple, l'alcoolisme, la jalousie, l'amour, la dépendance, l'histoire d'un couple qui s'aime, c'est une certitude, mais qui s'use peu à peu, qui s'éloigne à force de ne pas savoir comme se rapprocher.

Un livre sur la compréhension et l'individualité aussi sur fond de réécriture d'un mythe mille fois remanié, réécrit et réinterprété. On avait quitté les éditions Argemmios avec une très belle réécriture d'Orphée et Eurydice par Anthony Boulanger dans leur superbe anthologie Les Héritiers d'Homère, un texte moderne et acide teinté d'humour, on les retrouve aujourd'hui avec une nouvelle facette du mythe, bien plus sombre et désenchantée.

Je crois qu'on peut tous lire et comprendre beaucoup de choses dans ce très beau texte de Pierre Gévart. Riche et complexe malgré son apparente simplicité, cette tranche de vie sur fond mythique est une grande réussite, une grande claque qui ne laisse pas intact. Un livre qu'on lit d'une traite et qu'on repose troublé. Mais une fois celui-ci reposé, vous ne pouvez pas repartir aussitôt sur une autre histoire, une autre lecture. Il faut du temps. Il faut le temps pour s'imprégner de ce qu'on vient de lire, pour le digérer, l'assimiler et aussi pour s'extirper de la langueur dans laquelle nous plonge la lecture de l'ouvrage.

Une langueur envoûtante due en grande partie à l'écriture si particulière de Pierre Gévart, souvent mécanique, analytique et minutieuse, nous harcelant de ces petits détails du quotidien, détaillant des gestes banals et des actes ordinaires pour nous plonger plus avant dans l'identification et dans l'immersion. Une écriture presque chirurgicale et froide mais en même temps chargée d'humanité et de poésie. Une alchimie très difficile à décrire. Une écriture sensible et qui se vit, tout simplement, et qui nous happe pour ne plus nous lâcher. Et c'est les tripes nouées qu'on referme le livre, mais avec le sentiment d'une richesse acquise. Encore une fois une publication originale et intelligente pour les éditions Argemmios et pour moi la découverte un très bel auteur.


Note : 8,5/10

 

Chaperon Rouge

 

A propos de ce livre :

- Site de l'éditeur : http://www.argemmios.com/
- Lire un extrait de "Et cette porte, là-bas, qui se fermait" sur Psychovision.

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