En remorquant Jéhovah
Titre original: Towing Jehovah
Genre: Science-fiction
Année: 1994
Pays d'origine: Etats-Unis
Editeur: J'ai lu
Collection: SF
Auteur: James Morrow
Traducteur:
Philippe Rouard
 

Dieu est mort. Non pas au sens philosophique dont l'entendait Nietzsche mais véritablement, littéralement. Son corps, long de trois kilomètres et pesant plusieurs millions de tonnes, dérive sur l'océan Atlantique. Prévenu par les anges, le Vatican entend bien étouffer l’affaire au plus vite.

Anthony Van Horne, capitaine au long cours récemment radié pour avoir été responsable d’un désastre écologique, est donc chargé par l’ange Gabriel de rapatrier par supertanker le Corpus Dei jusqu’en Arctique où a été emménage un iceberg qui fera office de tombeau. Seront aussi notamment du voyage le père Ockham, un jésuite, et Carrie Fowler, une rationaliste doublée d'une féministe dure .

Commence alors un voyage qui ne sera pas de tout repos, le Valparaiso se retrouvant bientôt contrarié dans sa tâche par toute une série d’événements dont le corps sera l’enjeu : libres-penseurs cherchant à détruire cette preuve encombrante allant à l’encontre de leur philosophie autant que féministes enragées acceptant de fort mauvaise grâce l’idée que Dieu rassemble tous les attributs de la gente masculine phallocrate. Mais au-delà de ces considérations passablement terre-à-terre, c'est surtout la révélation de la mort de Dieu (et donc de son existence enfin prouvée) qui amène une foule de questions : comment Dieu peut-il mourir ? Et dans ces conditions, la foi a-t-elle encore une raison d’être ? Et par quoi la remplacer ? Ce choc et ce vide métaphysique entraîne les pires conséquences et mène l’équipage jusqu’à la folie, transformant le digne rapatriement funéraire en hystérie collective dont le point culminant sera une mutinerie et l’échouage sur une île étrange subitement surgie de l’océan où les marins déboussolés se mettent à dresser les idoles de dieux païens oubliés et se livrent au meurtre, à la débauche, à l’équivalent des jeux de cirque de l'antique Rome, pendant que la chair du Grand Trépassé sert de matière première à des hamburgers-eucharistiques.

Il faudra pourtant bien calmer les esprits, retrouver un semblant de repères et tenter de mener la mission à son terme.


Fils spirituel de Voltaire et de Jonathan Swift, James Morrow façonne depuis le début de sa carrière un ensemble de textes satiriques dont le sujet central est la religion et les croyances en général.

Difficilement classable, son œuvre dépasse parfois le cadre du fantastique et de la science-fiction (à ce sujet, on notera que le roman a été réédité au Diable Vauvert, maison d’édition privilégiant souvent une littérature très marquée par les genres de l’imaginaire mais sans ressentir le besoin de lui coller une étiquette).

C'est particulièrement le cas ici, où faute de mieux, J'ai Lu l'intégra, de manière très discutable à mon sens, dans sa collection SF.

Quoiqu'il en soit, le regard qu'il porte sur son sujet de prédilection, loin de convoquer avec complaisance les images saint-sulpiciennes si ce n’est pour s’en moquer, est furieusement iconoclaste, délirant, mais aussi pétillant d’intelligence, d’audace et d’humour.

L'auteur semble ne se refuser aucune vision excessive, aucune idée loufoque, aucune excroissance de l'imagination qui pourrait faire reculer certains de ses confrères.

Pour autant, En remorquant Jéhovah est un roman maîtrisé de bout en bout, qui ne tombe pas dans le n'importe quoi, dans le procédé qui consisterait à accumuler simplement les scènes propres à figurer dans un répertoire des bizarreries dont les littératures de l'imaginaire offrent le terrain de jeu idéal. Pour amusantes qu'elles soient (le père Ockham et une bonne sœur dansant sur le corps du Créateur non loin de son... nombril - l'idée que Dieu puisse avoir un nombril pose une question troublante et c'est le genre de détail dont Morrow a le secret pour interpeller le lecteur), elles servent une histoire finalement empreinte d'une gravité crépusculaire où la mort du Créateur de toutes choses renvoie de facto les personnages à reconsidérer leur place dans le monde après le premier choc et les égarements qui suivent, qu'ils soient croyants ou non. D’ailleurs, Morrow se garde bien de prendre parti : malgré son approche irrévérencieuse, voir blasphématoire pour certains, on sent bien que l'auteur renvoie finalement dos à dos autant les adeptes d'une laïcité trop sûre d'elle autant que ceux dont la foi aveugle pousse aux pires extrémités.

Morrow regarde tout ce petit monde, goguenard et non moralisateur, préférant y glisser sans en avoir l'air une critique plus subtile, plus insidieuse et finalement plus efficace que de tirer à boulets rouges sur les uns et les autres.


Mais au-delà de ces considérations, En remorquant Jéhovah est aussi un grand roman d'aventures maritimes qui en reprend d’ailleurs les principaux ingrédients (voyage, tempête, mutinerie, naufrage) et les événements s'accumulent avec un sens du rythme exemplaire, qui maintient l’intérêt du lecteur éveillé quand ce ne sont pas les nombreuses scènes farfelues qui s'en chargent !

J’ajouterai que l'imagination débridée dont fait preuve l'auteur n'empêche pas le roman de demeurer curieusement réaliste et, si le mot peut paraître déplacé au vu du sujet, c’est probablement du fait que les situations délirantes n’étouffent pas des personnages assez consistants, bien campés, qui parviennent à exister au-delà de leur caractérisation du type capitaine en disgrâce / père d'église / féministe rationaliste / rudes marins au caractère rugueux et violent.

Il crédibilisent donc, par leur présence, un postulat et des situations qui auraient pu faire sombrer le lecteur dans une fantaisie trop "foldingue", proche du surréalisme, sans points d'encrage avec la réalité.

En remorquant Jéhovah, premier volet d'une trilogie qui compte également Le jugement de Jéhovah et La grande faucheuse, est un roman dont je recommande chaudement la lecture, aussi divertissante qu'intelligente : conte philosophique, récit d’aventure, satire de la religion et d'une certaine Amérique, récit truculent qu'aurait pu apprécier un Rabelais (autre influence littéraire, je pense), réflexion caustique sur les croyances et la notion toute relative du libre-arbitre.

Et son auteur reste probablement un des plus originaux et atypiques que j'ai pu lire.

Et un de mes préférés.


Note : 9/10

 

Ragle Gumm

 

A propos de ce livre :

 

- World Fantasy Award 1995

- Site de l'auteur : http://www.jamesmorrow.net/

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