Vicomte pourfendu, Le
Titre original: Il visconte dimezzato
Genre: Fantastique , Classiques
Année: 1952
Pays d'origine: Italie
Editeur: Livre de Poche
Collection: Biblio
Auteur: Italo Calvino
Traducteur:
Juliette Bertrand
 

Créateur d'univers iconoclastes et poétiques dans lesquels le surnaturel s'installe souvent de manière inattendue, l'Italien Italo Calvino s'attaque dans Le Vicomte pourfendu au thème du double en brouillant volontairement les pistes classiques empruntées par ses prédécesseurs. Loin de recourir à des procédés habituels tels que l'addition ("William Wilson" de Poe), le reflet ("Les Aventures de la nuit de la Saint Sylvestre" d'E.T.A. Hoffmann) ou l'ombre ("L'Etrange Histoire de Peter Schlemihl" de Chamiso), l'auteur se sert de la division pour propulser son personnage dans un cadre surnaturel. Le traitement de ce thème, cher à Stevenson, est pourtant pris ici au pied de la lettre. Car la division ne prend pas l'aspect d'une séparation alternée comme pour le Docteur Jekyll, ni d'une substitution de l'homme par son costume comme dans "L'Habit fait l'homme" de Matheson, mais bien d'une séparation en deux d'un même individu.

 

En effet, dans ce conte narré par son neveu, le Vicomte Médard de Terralba se voit coupé par un boulet de canon lors d'une bataille contre les Turcs. Ramassée par l'ambulance, une première moitié est soignée, sauvée et peut poursuivre son existence et même retourner sur ses terres. Quant à l'autre, elle disparaît un certain temps avant de réapparaître sous l'aspect d'un lépreux. Mais cette séparation ne va pas sans causer des problèmes, puisque chaque moitié a hérité d'une partie opposée à l'autre. S'ensuit une série de péripéties et de scènes tour à tour concasses ou pathétiques, dans lesquelles le narrateur prend un malin plaisir à nous entraîner pour mieux nous mettre face à nos attentes et à nos contradictions. Dans ce monde savoureux, les papillons deviennent des ennemis du vicomte, tandis que les paysans sont exécutés pour des raisons fallacieuses. Car la partie qui est rentrée en premier se révèle d'une noirceur telle qu'elle apparaît comme une incarnation du mal, à tel point que ses gens commencent à le rejeter. Jusqu'à l'arrivée de l'autre moitié. Pourtant, ce n'est pas sur cette unique dualité que fonctionne cette intrigue, car Le Vicomte pourfendu interroge bien entendu cette distorsion créée par l'existence d'un autre soi-même différent et en même temps identique. La perte d'intégrité de l'être mise en avant par ce roman ouvre sur un surnaturel dérangeant, non seulement parce qu'il part d'un postulat absurde, mais également parce qu'il met en avant la dualité de l'Homme, dans tout ce qu'elle peut présenter de bien et de mal. Mais sous ce manichéisme apparent que l'on pourrait rapprocher du roman de Stevenson se cache une problématique bien plus complexe sur les conséquences engendrées par une bonne action, ou une action qui se veut bonne. Car le récit nous montre que la générosité élevée en dogme, voire en sainteté, devient aussi dangereuse que la perversité, et que l'exacerbation des passions humaines, dans un sens ou dans l'autre, mène finalement à la perte de toute humanité.

 

Le Vicomte pourfendu apparaît donc comme une fable sur l'intégrité humaine et sur son équilibre précaire entre le bien et le mal. Dépourvu de l'un ou de l'autre, l'Homme perd son essence qu'il ne retrouve finalement qu'avec le retour à son unicité. Dans ce classique de la littérature fantastique du 20ième siècle, Italo Calvino, au sortir de la guerre, place l'Homme au cœur de ses préoccupations, nous incitant à réfléchir sur ce qui fait notre essence et sur ce qui nous l'arrache. Il redonne ainsi à l'Homme toute sa complexité, évitant toutes les simplifications qui voudraient réduire le mal humain à la monstruosité. Or, à trop prendre l'autre pour un monstre qu'il n'est pas, l'Homme perd le contact avec sa complexité et oublie de faire son autocritique. La lecture ou la relecture de cette fable fantastique et humoristique semble donc s'imposer à une époque où la simplification est de mise dans les médias et où la littérature nombriliste oublie bien trop souvent d'interroger son époque pour se concentrer sur la surexposition d'un moi inintéressant.

 

Note : 10/10

 

Denis Labbé

 

A propos de ce livre :

 

- Site de l'éditeur : http://www.livredepoche.com/

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