Contes Macabres, Les
Genre: Livres Illustrés , Fantastique , Recueils de nouvelles , Gothique , Classiques
Année: 2009
Pays d'origine: Etats-Unis
Editeur: Soleil
Collection: Métamorphose
Auteur: Edgar Allan Poe
Traducteur:
Charles Baudelaire
Illustrateur: Benjamin Lacombe
 

Franchement, est-ce qu'au 21ème siècle on peut encore chroniquer Edgar Allan Poe ? EAP est au fantastique et au roman policier ce que Tolkien est à la fantasy : un mythe fondateur, une pièce maîtresse. Il ne viendrait pas aujourd'hui à l'esprit de quelqu'un de chroniquer Tolkien pour inciter ou non un lecteur à lire ses ouvrages. Quiconque veut lire de la fantasy lira Tolkien, point. Ce sont des auteurs qui se découvrent par l'expérience personnelle et qui n'ont plus rien à prouver. A fortiori quand la chroniqueuse est comme moi une lectrice lambda, qui n'a pas fait d'études particulières en littérature, qui n'est pas une livrovore de compétition et qui en plus n'a jamais lu Poe avant (nNnooOOoon !? Si, si...)

Mais je vais le faire quand même.

Déjà, parce qu'il serait dommage de ne pas parler de cet ouvrage des « Contes macabres » dont l'intérêt est double (Poe ET les illustrations de Benjamin Lacombe). Ensuite au cas où un autre lecteur lambda en retard sur Poe pourrait incidemment se perdre sur Psychovision, sait-on jamais (si tu existes, tu n'es pas seul(e), cette chronique est pour toi).


Donc "Les contes macabres" d'EAP, est un recueil qui rassemble des contes de Poe, ayant tous en commun le thème de la mort. Sans blague. Et ils sont en plus, illustrés par Benjamin Lacombe, une des étoiles montante de l'illustration française.

Commençons par Poe. (Jeune) lecteur, prend garde en ouvrant ce livre de te rappeler que l'écrivain est du 19ème siècle et que par conséquent, quand on dit "roman policier" et "fantastique", il faut bien concevoir que ni le style, ni la trame ne ressembleront à ce que ces mots évoquent dans la littérature d'aujourd'hui. Même si le 19ème siècle est une période littéraire plutôt digeste puisque le sentiment reprend une part du gâteau à la raison et la philosophie à tout bout de champ du siècle précédent (merci au romantisme). Après tout ce n'est pas parce que Poe est considéré comme un incontournable que l'on est obligé d'apprécier ce rythme lent, patient, méticuleux, cette quasi absence d'action, et pour ainsi dire, on peut très bien trouver ça chiant.

Mais ce serait dommage. Parce que c'est ce qui fait je pense, l'essence même de toute la subtilité du fantastique morbide de Poe. On y ressent tout l'intelligence, l'esthétique d'écriture, et la culture (notamment scientifique et littéraire) de l'élite intellectuelle de son époque. Pour autant l'écriture est "populaire" par sa facilité de lecture : pas d'immenses phrases alambiquées, alourdies d'emphases et bourrées de mots abscons (hormis de régulières références plus ou moins obscures selon la culture du lecteur mais qui sont gentillement expliquées en fin d'ouvrage). La forme est simple mais le fond l'est beaucoup moins.

Le fantastique de Poe est subtil, presque scientifique et repose principalement sur les sentiments humains. Preuve en est l'omniprésence du "je". Même dans les contes où le narrateur raconte une autre histoire que la sienne, le point de vue se place toujours à la première personne et il arrive souvent que l'on soit dans la peau même du meurtrier. Évidemment ça casse un peu l'effet de suspense mais la clé du frisson n'est pas là. Elle est dans l'empathie avec le personnage.

Le style de Poe se concentre beaucoup sur l'étude du sentiment humain du côté obscur de la force : folie, haine, meurtre, jalousie, mélancolie, fatalisme, obsession, etc. Le fantastique ne naît pas tant de phénomènes mystiques extérieurs que de la perception que les personnages ont de leur environnement, leur entourage, voire de leur propre personne. Des personnages lambda, tirés dans les ténèbres par leur propres démons intérieurs. Poe n'essaye pas de nous faire croire aux monstres, il nous parle du monstre qui est en nous. Peut-être le monstre qu'il sentait en lui si l'on en croit sa vie mouvementée. Écriture exorciste d'un auteur torturé ou analyse pointue d'un observateur de l'âme humaine fasciné par son côté sombre ? A la rigueur on s'en fout.

Il ne me reste plus qu'à vous parler de la diversité de traitement de la thématique commune à chaque conte. "Bérénice" et "Le cœur révélateur" racontent des meurtres obsessionnels qui fonctionnent en miroir : dans le premier c'est l'obsession de posséder une chose qui nous attire, quand l'autre évoque ce besoin de supprimer quelque chose qui nous dérange. « Le chat noir » évoque la descente aux enfers d'un homme doux qui devient une sorte de psychopathe assassin allergique à tout ce qui est bon. "L'île de la fée" et "Le portrait ovale" sont deux contes emprunts de mélancolie, de sensibilité et de romantisme noir : les plus beaux à mon sens en ce qu'ils jouent sur la beauté du morbide. Enfin "Morella" et "La chute de la maison Usher" évoquent une sorte de fatalité qui emprisonne les personnages et qui les ronge inexorablement.

Je ne dirais pas que j'ai dévoré l'ouvrage d'une traite, ni que je n'y ai pas trouvé quelques longueurs ; mais mon plaisir fut croissant, à mesure que mon esprit épousait les subtilités d'écriture que je viens de vous évoquer.


Passons maintenant à Benjamin Lacombe. On aime son trait ou pas, ça c'est l'éternelle question du goût. Mais force est de reconnaître que son style convient parfaitement à l'écriture de Poe. A la fois sombre et enfantin (Lacombe illustre en majorité des ouvrages dédiés à la jeunesse), ses dessins participent à renforcer le sentiment de malaise provoqué par la lecture ; que ce soit dans les grandes illustrations en couleur où dans les petits détails malicieusement glauques parsemés ça et là dans le livre (des cadres à petites têtes de mort, des plantes carnivores au sourire sadique, des créatures hybrides). Le côté un peu rétro des couleurs et des encadrements aide à voyager dans le temps pour être encore plus en phase avec la lecture. L'intelligence de Lacombe est de traduire par ses illustrations à la fois l'explicite et l'implicite de chaque scène. C'est aussi le cas en début de conte où le titre est surmonté d'un oculus qui se concentre chaque fois sur un regard expressif différent. Comme si on regardait l'âme de quelqu'un par le trou de la serrure avant d'ouvrir la porte en grand.  Tout cela créé une véritable harmonie texte / image.

J'ai également beaucoup apprécié la mise en page sobre et épurée. Les pages ne regorgent pas de dessins si bien que je ne me suis rendue compte qu'après coup que les illustrations étaient quand même conséquentes. L'alternance entre chaque conte se traduit par une écriture noire sur fond blanc et inversement. J'ai d'ailleurs trouvé que ça influençait l'état d'esprit dans lequel on aborde la lecture.

L'illustration se prolonge jusqu'aux b(ibli)iographies et les trombines de Poe et Baudelaire revisitées par Lacombe sont juste tordantes. J'en profite pour mentionner qu'en fin d'ouvrage, on nous offre un petit essai sur l'œuvre et la vie de Poe, ainsi qu'une bibliographie de l'auteur, de Baudelaire (grand admirateur de Poe et traducteur des contes sélectionnés) et de l'illustrateur (fait assez rare pour être souligné)

Je finirai par une mention spéciale à la couverture qui est juste sublime.


Note : 8,5/10

 

Hëlëne

 

A propos de ce livre :


- Site de l'illustrateur : http://www.benjaminlacombe.com/

- Site de l'éditeur : http://www.soleilprod.com

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