Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon
Titre original: Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto
Genre: Comédie , Thriller , Drame , Policier
Année: 1970
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Elio Petri
Casting:
Gian Maria Volontè, Florinda Bolkan, Salvo Randone, Gianni Santuccio, Arturo Dominici, Orazio Orlando, Sergio Tramonti, Massimo Foschi, Aldo Rendine...
 

Un inspecteur de police, récemment promu à la tête de la section politique de la préfecture de Rome, tue sa maîtresse Augusta. "Comment vas-tu me tuer cette fois-ci ?" lui demande-t-elle au préalable. "En t'égorgeant", lui répond l'inspecteur avant de passer à l'acte. Voici qu'il laisse quelques indices de son propre crime avant de quitter les lieux. En partant, il croise un jeune homme, devant lequel il s'arrête afin de se faire bien voir, et sûr de lui que son statut le rend intouchable. Par une succession de flash-back, nous découvrons la nature de leurs rapports : dans son appartement, Augusta joue avec son amant le rôle de la victime d'un crime sadique, se laissant complaisamment photographier par lui, dans une mise en scène macabre. Tout en se moquant de sa virilité, elle lui avoue qu'elle partage ses faveurs avec un jeune anarchiste du nom d'Antonio Pace. Après avoir laissé, par bravade, les indices compromettants sur le lieu du crime, l'inspecteur y revient avec ses collègues afin d'enquêter. Personne ne le suspecte, et le seul qui ait des doutes garde le silence. Ayant fait part de ses soupçons à un ingénieur, il lui demande d'en avertir la police, mais l'homme se rétracte quand il apprend qu'il s'agit d'un inspecteur. Au cours d'une enquête sur un attentat de l'extrême gauche, l'inspecteur cherche à accuser Pace de son propre crime. Mais celui-ci révèle qu'il a vu son accusateur sortir de l'appartement de la victime...



"Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon" est le premier film italien qui ait osé présenter un haut fonctionnaire de police sous un éclairage à la fois cru et peu reluisant. En 1969, lorsque Petri tourne cette farce pamphlétaire au vitriol, cette démarche constituait un véritable acte de courage, à moins que ce ne soit l'œuvre d'un cinéaste davantage soucieux de se faire le miroir déformant d'une société bancale, selon lui, oubliant par là même les dangers qu'un tel engagement pourrait impliquer, aussi virulent puisse-t-il être. A revoir "Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto", on comprend bien pour quelles raisons des amis du cinéaste, eux-mêmes réalisateurs, à l'instar de Dino Risi, Comencini ou Scola, lui aient dit qu'il risquait la prison si le film sortait, ce, lors d'une projection privée. Pour la première fois depuis 1923, on passait outre à un code de censure et à une vigilante surveillance qui avaient toujours refusé ce droit à la critique dont bénéficiaient les réalisateurs et scénaristes américains. Cet accès de libéralisme, de la part d'une administration jusqu'alors si chatouilleuse sur tout ce qui touchait aux institutions, s'explique par le contexte socio-politique de l'Italie du début des années 70. Les derniers vestiges d'autoritarisme ont été en effet balayés par la contestation de 1968 : le cinéma allait donc pouvoir enfin aborder les thèmes les plus brûlants et se lancer dans la bataille politique.



Ici, le message est on ne peut plus clair. Selon Petri, l'Etat se manifeste au travers de la police. A l'égard du citoyen, l'État s'exprime par des lois qui sont normalement appliquées par l'exécutif ; or, l'exécutif est composé par la police et la magistrature. Les institutions qui représentent l'État dans la vie quotidienne sont toujours répressives ; il n'y en a pas une seule qui ne le soit pas, pas une seule qui puisse réellement être appelée démocratique. L'Etat a une telle méfiance à l'égard des citoyens que toutes les institutions tendent au contrôle et à la vigilance. L'architecture de l'État est répressive et isolante : il s'agit de diviser les propriétés, de dresser des murs, de séparer, surveiller, contrôler... Il n'existe pas dans le corps de la société un seul moment qui soit libérateur à l'exception du vote. L'Etat concède au citoyen la possibilité de s'exprimer par le vote, mais nous savons de quelle manière se manipule une élection. Ainsi, il s'agit d'une forme illusoire de libération. La magistrature, les codes sont répressifs. Un code n'est jamais une affirmation, il est toujours une négation, une interdiction : le code ne dit jamais ce que l'on peut faire mais ce que l'on doit faire. L'Etat est réellement le supérieur, le supérieur érigé en pouvoir universel.
Elio Petri et son scénariste Ugo Pirro, issus des rangs du néoréalisme, choisirent pour illustrer ce propos l'ossature du thriller à l'américaine pour mettre à mal les vices de la société italienne. Tout tourne en effet autour d'un crime : celui d'une femme peu avare de ses charmes (superbe Florinda Bolkan) et portée aux pratiques sadomasochistes, qui reçoit ses amants dans un immeuble des beaux quartiers. Le meurtrier est un inspecteur de la section politique d'un poste de police ; violent, paranoïaque, il abuse volontiers de son pouvoir, un peu comme une excroissance de son métier, de sa propre condition. Pour détourner les recherches des enquêteurs, il tente de faire endosser à un étudiant, déjà accusé d'activités terroristes, la responsabilité de son crime. Même si, car il y a un os dans la moulinette, la vanité de son poste le prédispose à se croire protégé, au-dessus de tout soupçon au sein d'une société honorable.



Concis et passionnant, très bien mené, le film suscite la défiance sur les pratiques des organismes chargés de la sécurité, tout en brossant un portrait au vitriol d'un policier. Ce champion de la légalité, tour à tour servile avec ses supérieurs et tyrannique avec les faibles, est l'héritier direct du fascisme. Son caractère et son comportement s'expliquent en effet par toute une tradition culturelle et historique dont l'Italie reste profondément imprégnée.
Empruntant la voie du thriller, pour bifurquer vers le pamphlet aux traits volontairement grotesques, le film de Petri s'élève par sa tension dramatique sans failles, et son parti pris expressionniste à la dimension d'un cauchemar kafkaïen, dans lequel la machine bureaucratique, échappant à tout contrôle, broie tout sur son passage. Plus qu'une simple dénonciation tonitruante et sensationnelle, "Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon" exprime la douloureuse conviction du cinéaste, que le pouvoir affecte aussi bien les démocraties malades que les régimes totalitaires.
Servi par un prodigieux Gian Maria Volontè dans l'un de ses meilleurs rôles, si ce n'est son meilleur, il s'agit d'un très grand film, loin d'être daté, comme il est souvent dit à son propos.
Aussi bien dans sa forme, révélant un cinéaste magistral, totalement maître de son art, que dans son propos on ne peut plus pertinent en plus d'échapper à la simple charge synonyme d'une vaine rébellion, il s'agit d'une véritable méditation sociale couchée sur pellicule.
Soit, on pouvait trouver la forme de "Un coin tranquille à la campagne" encore sous le joug de la nouvelle vague, avec une succession d'ellipses toutefois somptueuses, mais finalement dès "A chacun son dû", l'univers du cinéaste était installé. Un univers que l'on retrouvera à nouveau dans son film suivant : l'assommant "La classe ouvrière va au paradis". Assommant comme une journée laborieuse d'un ouvrier contraint à répéter les mêmes gestes, à la même cadence, faisant de chaque journée une musique "martelante" semblable à celle de la veille.



Accompagné d'une partition exceptionnelle d'Ennio Morricone qui achève littéralement de le transcender, "Un citoyen au-dessus de tout soupçon" est un film daté, parce que c'est un film comme on n'en fait plus. A comprendre par là que depuis Petri, finalement, on n'ose plus s'attaquer aussi frontalement aux institutions, auquel cas, on se voit directement taxé de manichéisme dans une société qui pourtant n'en est pas exempte. Il n'est pas étonnant que le cinéaste soit, depuis lors, tombé dans les oubliettes, ou presque. Comme s'accordent à dire quelques acteurs ayant travaillé avec l'homme, finalement il est plus facile de faire disparaître quelque chose de dérangeant, ne serait-ce qu'en la tenant sous silence. Restent les films, et au crédit de Petri d'avoir au minimum ouvert quelques portes pour certains cinéastes de son époque ou quelques autres qui suivirent, lesquels, au-delà des réquisitoires anti-mafieux, pouvaient dès lors, avec fougue et passion, dénoncer une société viciée par le haut. De Damiano Damiani, en passant par Dallamano ou Ercoli, finalement, peut-être que leurs films auraient été autres si celui-ci ne fût pas."Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon" est un grand film insolent et mordant ! Et un film moderne par bien des aspects, quoiqu'on en dise ! D'ailleurs les américains ont voulu acheter les droits du film pour en faire un remake il y a peu de temps. La paranoïa distillée par les pouvoirs reviendrait-elle en force ? A moins que le peuple ait fini par accepter, ou bien encore qu'il soit blasé... En tout cas, il est toujours aussi jubilatoire d'entendre un Volontè s'écrier devant une assistance de flics : "La répression, c'est la civilisation !"



Mallox

 

En rapport avec le film :

 

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