Moon Over Harlem
Genre: Thriller , Drame , Film noir , Document
Année: 1939
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: Edgar G. Ulmer
Casting:
Buddy Harris, Cora Green, Izinetta Wilcox, Earl Gough, Zerita Steptean, Petrina Moore...
 

Nous sommes en pleine réception. Un gangster de Harlem épouse une riche veuve. Celle-ci le croît honnête et droit mais découvre rapidement son statut au sein des gangs de Harlem. De son côté, le gangster a un autre plan en tête : épouser la bonne pour hériter de la fortune de son épouse, d'une part, et afin de se rapprocher de sa fille, d’autre part. En effet, celle-ci vit une liaison amoureuse avec un leader idéaliste, qui rêve de faire de Harlem un quartier égalitaire où il ferait bon vivre. Mettant systématiquement son statut de beau-père et les responsabilités qui vont de "pair" en avant, l'escroc va tenter d'arriver à ses fins...

 

 

Tourné en 1939, Moon Over Harlem, pour sa réalisation, "bénéficie" d'un budget ridicule de 8000$. Ulmer se voit imparti, qui plus est, une durée minimale de quatre jours : deux seront tournés à Harlem, en décors naturels si l'on peut dire, puisqu'il s'agira pour le principal du Lido Ballroom, un cabaret de Harlem où se produisent alors des gens comme Sydney Bechet ou Billie Hollyday.
Les deux autres jours seront tournés dans les studios misérables de la Meteor Pictures du New Jersey. Du fait d'un budget encore plus restreint qu'à l'accoutumée, Edgar G. Ulmer se voit contraint pour la première fois de sa carrière à tourner en 16mm au lieu du 35 habituel. Comme si tout cela n'était déjà pas suffisamment corsé, Ulmer se voit léguer quelques kilos de chutes de pellicules, dont aucune ne lui permet de tourner plus de deux minutes d'affilée (il fallait compter le rechargement incessant des chutes afin de pouvoir poursuivre le tournage). Pour terminer de faire les fonds de poches du film et de sa production, citons pour l'anecdote que les actrices en charge des numéros musicaux dans les studios de la Meteor Pictures touchèrent un salaire de 25 cents pour une journée de travail. A ce salaire, elles doivent déduire leurs frais de taxi qui les emmènent de Harlem au New Jersey...

 

 

Si la production se fait dans la douleur, que dire de la distribution puisque, aux Etats-Unis, à l'époque, les noirs ne sont pas encore autorisés à s'assoir dans les salles destinées aux masses blanches. Aussi, sont créées des salles et des films leur étant destinés. Il est clair, à partir de ces bases, que le film aurait beau être un succès, il resterait un succès au sein de la communauté noire.
Une autre particularité de "Moon Over Harlem" est celle de n'avoir pas de certificat d'exploitation. Les raisons en sont aussi simples qu'elles peuvent aujourd'hui sembler archaïques : il y a dans le film une relation dépeinte entre un homme de couleur noire et une femme blanche, chose oh combien inconcevable en ce doux temps où le Code Hays sévissait. Pire encore : - Attention spoiler !!! - les meurtriers, à la fin, ne sont pas punis pour ce qu'ils ont fait. - Fin spoiler !!! - Un choix extrêmement audacieux, que ce soit vis à vis de la censure, bien entendu, mais aussi parce que cela ne se faisait tout simplement pas. Chez les noirs comme chez les blancs. Il faudra attendre encore quelques décennies avant que le mal puisse l'emporter plus souvent ou qu'un châtiment reste en instance après le mot fin.

 

 

Moon Over Harlem est donc intéressant à plus d'un titre. Rajoutons aussi qu'il élude totalement l'aspect "nègre hollywoodien" dont est contaminé l'histoire du cinéma avec un grand H, un cinéma dans lequel le noir est jusque là le plus souvent cantonné à jouer l'écuyer naïf, un peu stupide, voire lunaire (ou la bonne grosse "doudou" servante), quand ils ne sont pas prisonniers d'un autre carcan : celui des intermèdes comiques. Le film évite le piège du communautarisme et l'on assiste à un film comme un autre. Les acteurs pourraient bien être blancs qu'on y verrait que du feu ! Plus largement encore, il y a une justesse dans Moon Over Harlem qui jamais ne se dément. Un naturel comme pris sur le vif, à la volée, des tranches de vie balancées dans le cadre du drame criminel noir. Un parti-pris qui fait mouche, et contribue d'offrir, à le voir aujourd'hui, une véritable immersion.
Pour le reste, il s'agit d'un drame classique pas loin d'évoquer les thrillers machinations avec ce que cela contient d'héritage en perspective, de retournements de situations, de tourments psychotiques et d'issues fatales. En cela, il possède même une belle affiliation avec Strange Illusion.
Au crédit de Moon Over Harlem, le fait de rechercher constamment l'essentiel (à l'exception de numéros musicaux - voir ci-dessous). Ce qui nous est montré à l'écran au niveau du drame criminel n'est que le strict nécessaire. Toutes les séquences qui se seraient annoncées anthologiques dans un film de budget moyen sont systématiquement éliminées, et c'est autant dans l'imaginaire du spectateur que hors-champs qu'elles se déroulent. Ce qui pourrait de prime abord paraître frustrant s'avère même être l'une des autres grandes forces de ce blaxploitation avant l'heure (à la différence d'un blax, c'est que le film d'Ulmer est dénué de toute notion de différenciation ethnique).

 

 

A noter aussi qu'on assiste, dans Moon Over Harlem, à la première apparition au cinéma de Sydney Bechet, dans son propre rôle (sans que le film soit à proprement parler un musical), et il y a, il est vrai, quelques numéros musicaux assez épatants. Toutefois, tout épatants qu'ils soient, ils s'avèrent aussi inutiles et cassent un rythme par ailleurs sans failles. C'est l'unique reproche que je ferai à propos d'un film qui, plus qu'une vision, offre un voyage, une plongée assez vertigineuse dans un univers perdu. Une véritable téléportation !

Mallox


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# Le coffret Bach Films Hommage à Edgar G. Ulmer

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