Judex (1916)
Genre: Aventures , Policier , Vigilante , Serial
Année: 1916
Pays d'origine: France
Réalisateur: Louis Feuillade
Casting:
René Cresté, Edouard Mathé, Yvonne Dario, Louis Leubas, Yvette Andreyor, Musidora, Bout-de-Zan...
 

Judex est l'un des tous premiers serials de l'histoire du cinéma. On le doit à l'illustre Louis Feuillade, qui en avait déjà réalisé deux auparavant : "Fantômas" (entre 1913 et 1914) et "Les Vampires" (entre 1915 et 1916).
Celui-ci se compose de douze épisodes, ou plus précisément d'un prologue et de onze épisodes : Dans l'ordre : L'ombre mystérieuse, L'expiation, La meute fantastique, Le secret de la tombe, Le moulin tragique, Le môme réglisse, La femme en noir, Les souterrains du Château-Rouge, Lorsque l'enfant parut, Le cœur de Jacqueline, L'ondine, Le pardon d'amour.

 

 

En compactant les histoires en une seule, on peut la résumer ainsi...
Ruiné par le banquier Favraux, le comte de Trémeuse s'est suicidé, laissant une veuve et deux fils, Henri et Roger. Poussés par leur mère, ils décident de venger le défunt. Henri gagne la confiance du banquier qui ignore qu'il a affaire à Judex, le justicier qui, dissimulé sous un large feutre et une cape noire, lui adresse des messages de mort. Favraux engage le détective Cocantin pour démasquer Judex. Au cours d'une grande réception, et à l'heure annoncée, ce dernier blesse grièvement Favraux et l'enlève pour le jeter dans les oubliettes. Alors que tout le monde le croit mort, Favraux est contraint par Judex et Roger de téléphoner à sa fille, la jeune veuve Jacqueline, terrorisée par cette voix d'outre-tombe.
Judex est tombé amoureux de la jeune fille et la sait menacée par les manigances de la maîtresse de Favraux, Marie Verdier ; il envoie à Jacqueline une cage de pigeons, lesquels lui serviront de messagers en cas de péril. Judex tape sa sentence qui s'inscrit en lettres de feu sur les murs du cachot de Favraux. Pendant ce temps, Marie Verdier, qui se cache maintenant sous le nom de Maria Monti, fomente un plan afin de se débarrasser de la jeune femme, ce, avec l'aide de son complice Moralès, et sans se douter que Cocantin les espionne pour le compte de notre justicier...

 

 

Telle est donc l'intrigue de base de ce serial dans lequel Louis Feuillade brode d'innombrables variations et digressions, dont il est aisé, à la lecture des titres des épisodes annoncés en générique, de se faire une idée.
Comme dit en préambule, c'est donc après "Fantômas" et "Les Vampires" que notre feuilletoniste s'attèle à ce nouveau projet. Feuillade fit en sorte, alors, de maintenir un équilibre quasi funambule, entre exigences morales et impératifs commerciaux, lorsqu'il entreprit d'écrire Judex en collaboration avec le romancier Arthur Bernède. La raison de ce choix ou de changement de cap par rapport à ses deux feuilletons précédents est simple : Après la sortie de ses deux précédents serials, on lui fit le procès de glorifier le crime en même temps que de glorifier la police. Notre nouvel héros, Judex, sera donc à la fois un vengeur, mais surtout un défenseur de la loi renonçant au final à faire couler le sang.

 

 

On rappellera, avant de tomber dans les louanges pures et simples, qu'une introduction fut écrite à l'époque par Feuillade et Bernède eux-mêmes, en guise de mise au point quant à l'état du cinéma français de la grande guerre, ainsi que le rôle que celui-ci attribuait à leur film.
Feuillade rappelait que, à la suite de la guerre, l'industrie cinématographique traversait une crise inéluctable avec des résultats déplorables en termes de fréquentation. Il rappelait aussi que les Américains en avaient profité pour lancer sur les marchés français un stock conséquent de films plutôt habiles dans leur ensemble, notamment d'un point de vue technique. Ceux-ci étaient merveilleusement servis, à la fois par les circonstances mais aussi par un ensemble d'outillages de premier ordre. Loin de se faire pour autant nationaliste, le cinéaste appelait à rendre hommage à la hardiesse d'invention technique dont faisaient preuve alors les Américains. Ainsi, les intentions profondes de Feuillade étaient de redonner de la vigueur à une industrie cinématographique française qu'il considérait comme étant réduite à la remorque d'autres pays. Il s'agissait alors quasiment d'un devoir de conserver aux manifestations artistiques de la France un caractère autant du domaine de l'identité nationale que de l'humanité. Selon Feuillade encore, nulle par ailleurs qu'en France les auteurs n'avaient un tel sens de l'action, du mouvement et même du pittoresque, des qualités essentielles pour l'élaboration d’un scénario original et de qualité. Pour conclure à propos des croyances et des intentions de l'auteur, il convient de rajouter que selon lui, nulle part ailleurs qu'en France on ne trouvait des acteurs jouant avec un sens plus exact de la vie, un soin minutieux de la vérité, et qu'en même temps le pays était source abondante de décors naturels ne demandant qu'à être exploités. C'est ainsi que Judex fut présenté au public avant même d'être projeté.

 

 

Avant le film, et pour chauffer le public en deux temps - trois mouvements, il y eut douze épisodes paraissant chaque semaine dans Le Petit Parisien sous la forme d'un roman. Celui-ci était d'entrée destiné à retenir l'attention des trois ou quatre millions de fidèles lecteurs du plus grand quotidien mondial d'alors. Des lecteurs destinés à devenir eux aussi de fidèles habitués des salles obscures pour des feuilletons qui ne le sont non moins, en tout cas dans ce que recèle de machiavélique leurs intrigues. Une fois le projet filmique achevé, celui-ci fut logiquement accueilli avec enthousiasme, quoique rétrospectivement, on puisse dire que l'exercice de la vertu lui apparaissait moins excitant que celui du vice.
C'est pourtant la même capacité d'invention et d'inventivité, le même sens de la surprise et du suspense que l'on retrouve dans les aventures de notre justicier vengeur, mais tout compte fait "légaliste". Les aventures de Judex et de son adversaire, le banquier Favraux, permirent à Feuillade de faire intervenir certains de ses comédiens favoris : Marcel Lévesque ("Les Vampires", ici dans le rôle de Cocantin le détective, et que l'on retrouvera dans "La nouvelle mission de Judex", toujours par Feuillade en 1917), ou Musidora (ici dans le double rôle de Marie Verdier et de Maria Monti, après avoir campé la Irma Vep des "Vampires").
Là où Judex se montre particulièrement exemplaire, encore aujourd'hui, c'est par l'exploitation d'une trouvaille de génie de la part de son auteur : des événements rocambolesques prennent une force nouvelle lorsqu'ils se déroulent dans un environnement autant moderne que familier. Des événements qui, disons-le (et c'est un vrai tour de force), parviennent même à en saisir puis à en révéler les beautés cachées. Ainsi, vis à vis d'un paysage, Louis Feuillade se conduit-il comme un sourcier en décelant, par exemple, l'inquiétude tapie derrière une simple voie de chemin de fer, des volets clos d'une villa, la façade austère d'une propriété ou même d'un immeuble à l'aspect trop lisse pour ne pas cacher quelque chose de suspicieux.
Par conséquent, au fil des épisodes, "les secrets derrière les portes" sont dévoilés de façon abrupte après avoir longtemps suscité la crainte chez le spectateur ; en témoigne pour exemple une scène marquante de Judex où, dans une maison abandonnée de prime abord, a lieu une assemblée nocturne de bandits ressemblant à un sabbat.

 

 

Au-delà de ces folles ingéniosités, Feuillade parvient à mettre en scène un véritable spectacle populaire, dans l'acception la plus large, à savoir un feuilleton familial (les sentiments y restent nobles dans le fond). Ailleurs, il réussit aussi à faire cohabiter la littérature traditionnelle (Alexandre Dumas pour le plus évident) avec le singulier et le novateur, pour accoucher d'un étonnant mélange d'émotion, de joie et d'art.
Il est à noter que dès avant sa mort en 1925, critiques sérieux et cinéphiles boudaient ses séries à épisodes, qu'ils jugeaient médiocres et démodées. Ce fut grâce à l'ardente admiration que les surréalistes leur vouèrent, que les serials de Feuillade furent sauvés du mépris puis réhabilités ensuite, en mettant en exergue leur richesse et leur beauté. Le temps semble leur avoir donné petit à petit raison, puisque Judex fit même l'objet de plusieurs remakes, dont une version en 1933 tournée par Maurice Champreux, le gendre de Feuillade, puis, plus tard en 1963, par George Franju qui demanda à son petit fils, Jacques Champreux, d'en écrire le scénario.

Mallox

 

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