Cabiria
Genre: Peplum
Année: 1914
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Giovanni Pastrone (sous le pseudo de Piero Fosco)
Casting:
Bartolomeo Pagano, Italia Almirante-Manzini, Lidia Quaranta, Carolina Catena...
 

La petite Cabiria vit en Sicile avec Batto, son père. Lors d'une éruption de l'Etna, elle se voit contrainte de fuir sa demeure en compagnie de sa nourrice Croessa. Dans leur folle échappée, elles sont enlevées par des pirates qui les retiennent immédiatement prisonnières, afin de les revendre aux marchands d'esclaves de Carthage. Cabiria ne laisse pas indifférent Karthalo, le grand prêtre de Moloch, qui l'achète d'un coup d'œil et à un bon prix. Son destin semble tout tracé : elle doit être immolée au dieu, mais est sauvée in-extremis par Fulvio Axilla, un romain en mission d'espionnage, aidé par son esclave, le puissant Maciste.

 

 

Un autre danger approche alors de Rome : Hannibal est en train de franchir les Alpes et va bientôt atteindre la capitale romaine. Voici ensuite que Fulvio, Maciste et Cabiria sont trahis et qu'un attentat les attend une nuit, au coin d'une ruelle désertée. Seul Fulvio parvient à fuir. Maciste et Cabiria tombent alors sous la coupe de Sophonisbe, la fille du général Hasdrubal, qui est amoureuse du roi nubien Massinissa. A Syracuse, la flotte romaine est dans un même temps détruite par les miroirs ardents d'Archimède. Dix années passent...

 

Massinissa, détrôné par Syphax, le roi de Cirta, s'est allié aux Romains. Hastrubal accorde la main de sa fille à Syphax, qu'elle n'aime pas. Revenu à Carthage pour une nouvelle mission, Fulvio aide Maciste à s'enfuir. Cabiria, quant à elle, se retrouve à la Cour de Syphax, tandis que Scipion attaque pour mettre le feu à son campement. Fulvio et Maciste sont faits prisonniers par les soldats de Syphax et conduits à Cirta, où Massinissa fait une entrée victorieuse...

 

 

La réalisation de Cabiria fut un événement majeur de l'histoire du cinéma muet transalpin : elle se déroula au moment même de l'expansion des marchés étrangers, une ère de prospérité et de sécurité dans le pays. Au sein de cette situation privilégiée, la production italienne était alors confrontée à toutes sortes de données techniques et esthétiques. L'oeuvre monumentale de Giovanni Pastrone eut déjà un mérite énorme à l'époque : celui de parvenir enfin à ce qu'on nommait alors "la conquête de l'espace", que nombre de metteurs en scène cherchaient alors à introduire dans les films "historiques" et "d'aventures" sans véritablement y parvenir. Il s'agissait surtout d'affranchir la mise en scène de son cadre théâtral habituel, un véritable carcan de limites qui empêchait jusque là de concevoir des plans et des séquences de grande envergure.

 

Cabiria, fort de ses décors, d'une mise en scène imposante, de fastueuses perspectives sublimées par des profondeurs de champs inédites, doit beaucoup au travail accompli dès 1913 par Enrico Guazzoni, réalisateur notamment de "Quo Vadis", et de Mario Caserini ("Le Saint Graal", "Les derniers jours de Pompeï"...), lesquels eurent l'occasion d'expérimenter certaines techniques reprises ici. Difficile aussi d'éluder l'apport indubitable de l'un des pionniers du genre, Luigi Maggi, avec "Néron" ou "L'esclave de Carthage", ni celui d'un film tel que "La chute de Troie", sorti en 1910, et déjà dû vraisemblablement à Pastrone, dans lequel, pour la première fois, les spectateurs purent assister à une escapade loin de l'espace clos de la scène théâtrale.

 

 

Cabiria restera longtemps, après sa sortie, un exemple inégalé du péplum des années 1910 & 1920. Un modèle qu'on tentera tant bien que mal d'imiter tout du long des années 20 par des projets faramineux, aux mises en scènes fastueuses voire monumentales. Ainsi verront le jour d'autres versions de "Quo Vadis ?" en 1924 et des "Derniers jours de Pompéï" en 1926, tandis qu'aux Etats-Unis des réalisateurs de la trempe de David W. Griffith, impressionnés, étudiaient au microscope le film de Giovanni Pastrone pour en tirer des leçons, afin de mener à bien des films comme "Intolérance", en 1916.

 

Une suite de choses assez logiques, finalement, si l'on regarde rétrospectivement l'état des lieux, puisque l'ensemble de la réalisation de Cabiria obéit à un principe résolument spectaculaire, tout fait de mises en scènes colossales, d'énormes décors utilisés non plus comme simples fonds, mais comme éléments intégrés aux mouvements des foules et des acteurs, une utilisation de la lumière à des fins expressionnistes en fonction des situations et des acteurs (très élaborée dans le film, elle est rasante sur le pontife Karthalo, diffuse le plus souvent dans la chambre de Sophonisbe, et dure ou agressive sur le visage d'Archimède). Les mouvements de caméra alternent le subjectif (la caméra remplace le regard des personnages, à l'instar d'une géniale séquence dans une cave remplie d'outres) et le plus évocateur (le chariot qui s'avance à l'intérieur du temple de Karthalo) ; tout ceci sur un rythme narratif souple, alternant séquences frénétiques et d'autres plus sereines.

 

 

Grand organisateur de ce grandiose spectacle complètement cinématographique, Giovanni Pastrone mérite amplement le titre d'auteur à part entière. D'autres avant lui avaient eu recours à des procédés techniques ou narratifs déterminés, mais il est le premier à avoir utilisé systématiquement la profondeur de champ. Il suffit de penser à l'utilisation savante des décors au cours de la cérémonie du Moloch, de la bataille navale du siège de Syracuse, de l'éruption de l'Etna, où à une direction d'acteurs différente selon les personnages mis en scène, y compris pour de nombreux rôles secondaires ; la mise en scène est stylisée et abstraite pour Italia Almirante Manzini, dynamique et désinvolte pour Bartololeo Pagano, timide et effacée pour Lydia Quaranta.

 

Longtemps on s'interrogea sur la contribution exacte des collaborateurs de Pastrone, notamment celle de D'Annunzio, particulièrement controversée. Au regard du film, il est clair que le talent et l'apport de l'opérateur espagnol Segundo De Chomon reste indiscutable, et que ses choix contribuèrent à la réussite de ce projet aussi novateur que pharaonique. Ainsi, encore aujourd'hui, le travail sur le cadre, la lumière, les modèles réduits ou les effets spéciaux a de quoi épater son monde. De même que le travail de l'équipe de prises de vues, composée de Tomatis, Battagliotti et Chiusano. De son côté, le compositeur Ildebrando Pizzetti eut un rôle tout aussi créatif, puisqu'il composa pour l'occasion "La symphonie du feu" (Sinfonia des fuoco), laquelle accompagnait, à l'époque, la projection du film.

 

 

Pour D'Annunzio, en revanche, on a tendance de nos jours à le reléguer à un second plan créatif, en réduisant son travail à la réécriture dans une langue "ampoulée" des commentaires écrits par Pastrone, ou à la création de noms poétiques pour les personnages, ainsi, enfin, qu'à quelques indications sur la construction générale de l'histoire (comprenant de nombreux points communs avec le roman de Salgari "Carthage en flammes", paru en 1906).

Quoi qu'il en soit, il convient certainement d'attribuer au réalisateur tout le travail de préparation, lequel dura - un fait rare pour l'époque - un an et demi, entre l'élaboration de l'histoire, une étude poussée de l'architecture antique, puis l'organisation et la gestion de la production et de la distribution.

Pastrone assista d'ailleurs personnellement aux reconstitutions de décors en bois et en carton-pâte, montés en studios ou dans la cour des établissements de l'Italia Films, d'après des croquis et des dessins qu'il avait pris en examinant les départements carthaginois au Louvre et à Saint-Louis de Carthagène. Ce fut encore lui qui prépara le grandiose plan de travail, prévoyant des prises de vues extérieures en Tunisie, en Sicile et à Val di Lanzo (là où Hannibal aurait, selon la légende, franchi les Alpes).

 

 

Il semble que, les années passant, le message pourtant implicite du film aux spectateurs de son époque se soit perdu. Rappelons que la préparation de Cabiria débuta au lendemain de l'aventure lybienne. Pour un esprit possédant une culture classique d'un niveau moyen - équivalent par exemple à celui du cinéma - Carthage était le symbole de l'opposition de l'Afrique à Rome. Cet état d'esprit nationaliste est aujourd'hui passé de mode et il convient d'apprécier Cabiria pour ses immenses qualités cinématographiques avant tout. C'est un phare de recherches, d'intuitions et d'expérimentations ayant accouché d'une œuvre grandiose, enfin organisée par un metteur en scène capable de concilier son génie aux exigences d'une gestion technique et économique écrasante.

 

Mallox

 

En rapport avec le film :


# La fiche dvd Bach Films de Cabiria


# La biographie de Bartolomeo Pagano (Maciste)

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