Kidnapped Coed
Titre original: Date with a Kidnapper
Genre: Polar , Drame , Road-movie
Année: 1976
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: Frederick R. Friedel
Casting:
Jack Canon, Leslie Rivers, Gladys Lavitan, Larry Lambeth, Jim Blankinship, Charles Elledge...
 

Sandra Morely, une jeune femme vivant au sein d'une pension, s'apprête à prendre le volant de sa voiture lorsqu'elle est enlevée par un homme énigmatique. L'homme est peu enclin à la discussion, et ne semble n'avoir qu'un seul but : obtenir une rançon des parents. Ils font bientôt une halte dans un hôtel, dans lequel Sandra tentera d'alerter le monde de son enlèvement en écrivant à la va vite un SOS sur le papier toilette avant de jeter le rouleau par la fenêtre. Malheureusement rien n'y fera pour le moment et ce sont plutôt les péripéties qui vont s'enchaîner. L'hôtel s'avère tenu par un tenancier mal intentionné qui fera même rapidement irruption dans la chambre avec l'un de ses acolytes. Tenant en joue notre kidnappeur, ceux-ci violeront la jeune femme sous ses yeux. Ligoté, c'est les poings à sang qu'il parviendra à se saisir de son arme et à tuer les deux hommes à bout portant. Sandra commence à prendre conscience que son ravisseur n'est peut-être pas un criminel comme les autres… finalement, l'incident semble les rapprocher et l'homme commence à se montrer même plus loquace quant à lui-même. Son nom est Eddie Matlock, sa mère paralysée vit dans un institut spécialisé et déteste son rejeton qu'elle accuse de tous les maux, alors que ce dernier n'a de cesse de vouloir la faire soigner. L'argent aidera à cela. Bientôt Sandra n'a plus tant que ça envie de rentrer au foyer, mais lors de leurs pérégrinations à travers l'Amérique profonde de la Caroline du nord, ils ne cesseront de tomber sur des gens singulièrement mal intentionnés…

 

 

Distribué par le célèbre Harry Novak qui commença chez Disney avant de se lancer à l'instar d'un David F. Friedman dans l'exploitation de nudies et de sexploitation-monters ("La vie sexuelle de Frankenstein" pour le plus célèbre) pour ensuite bifurquer au début des années 70 dans le récit à suspens criminel, avec à la clé quelques films inégaux comme "Booby Trap", "The Godson" , "A Scream in the Streets", celui-ci qui nous préoccupe, puis "Hitch Hike to Hell" en 1977 dans lequel sera repris un thème ici présent, celui de l'obsession de la mère, mais à contrario, laquelle sera refoulée par une série de kidnapping et de viols. Rien de tout ça dans "Kidnapped Coed" qui, il faut bien prévenir, décevra les spectateurs uniquement venus voir un thriller à la sexualité crapoteuse et exacerbée, un spectacle ultra violent invitant au voyeurisme le plus complaisant. C'est même à son contraire auquel on a droit. Il s'agit d'un très beau drame romantique existentiel et inquiet dont accouche en 1976 Frederick R. Friedel. Réalisateur peu prolifique et semble t-il exigeant avec trois livraisons au sein d'une filmographie qu'on qualifiera d'épurée en comptant que le bonhomme aime à jouer dans ses films (il endosse ici le rôle du père de Sandra). On lui devait notamment deux ans auparavant "The Axe", dans lequel trois criminels en fuite s'échouaient dans une petite cabane perdue dans les bois avant de violer une jeune femme vivant là avec son père paralysé, et qui se vengera sauvagement à coups de hache et de lame de rasoir. On trouvait déjà la même équipe technique que dans "Kidnapped Coed", en plus des deux acteurs principaux, Jack Canon et Leslie Rivers qui sont ici, disons le tout net, parfaits (et même bien plus).

 

 

Le film évolue selon moi sur plusieurs axes. Il est un récit initiatique dans lequel les personnages souffrent de solitude et sont constamment à la recherche du moi, mais aussi une étude de mœurs d'un pays en voie de décrépitude et dans lequel l'étranger est un éternel suspect, soit mal venu, soit attendu au tournant par une malveillance humaine omniprésente. Rajoutons à cela qu'il s'agit également et avant tout d'un passionnant récit criminel. De ceux qui se rapprochent par leur humilité, du simple fait divers, n'en devenant ainsi que plus fort et bouleversant, sachant capter les êtres au plus profond, provoquant une facile empathie pour ces mêmes êtres dépeints. C'est du reste avec une sobriété étonnante, proche même de l'épure que le réalisateur aborde son sujet et déroule son intrigue à la limpidité percutante. On aura droit de penser parfois au cinéma de Jean-Pierre Melville, et, exploité en son temps ailleurs que de petits cinémas de Time Square en double programme avec des films de moins bonne facture, ce "Kidnapped Coed" aurait peut-être glané le succès qu'il méritait. Dans sa photographie et dans sa radioscopie de l'Amérique, on pensera aussi au "Badlands" de Terence Mallick et son couple maudit perdu dans une spirale destructrice autant qu'autodestructrice. S'il n'y aura pas plus de solution ici, il y aura en revanche une échappatoire, celle de l'autre, la pièce manquante si longtemps cherchée pour être finalement trouvée par force et hasard, ce qui pourrait sembler être un paradoxe mais pas tant que ça. Variation sur le thème bien connu de Sartre, "l'enfer, c'est les autres", l'autre ici ne représentera que l'obstacle ou le danger. D'abord cet hôtel dans lequel deux hommes rentreront armés pour violer Sandra, dans une scène assez stupéfiante de violence et de cruauté, et dans laquelle Eddie se verra réduit à une impuissance faite de rage contenue, mais pas seulement… Bientôt, poursuivant pourtant leur chemin très tortueux, ils s'arrêteront dans une grange abandonnée avant d'entendre des bruits suspects et de s'enfuir dans les bois alors qu'il ne s'agit que de quelques vieilles promeneuses armées toutefois de jumelles. Et quelques secondes d'humour qui font du bien dans une œuvre où amour, confusion et risque de mort alentours confinent par moments au malaise et à l'étouffement.

 


Pas de doute, Eddie, rejeté par une mère malade qui le traite même de bâtard, traverse de par son geste sans retour possible son chemin de croix, et à l'instar d'un Travis Bickle, perdu entre deux mondes dont aucun ne semble vouloir de lui, il ne lui apparaît aussitôt son geste effectué plus d'alternative. Il n'a plus rien à perdre. Et ce qu'il a perdu finalement, valait peut-être mieux de l'être. De toute façon, l'humanité qu'il porte en lui, semblait sans cesse contrariée par le manque d'humanité de l'autre. Finalement leurs rencontres ne seront que l'image (puis annihilation) de cela, et à l'instar de la jeune fille autiste caressant par terre un chat, c'est un monde qui invite ici au repli. Cette jeune fille sera tout le symbole de ce qui deviendra bientôt leur fuite. Le patriarche les accueillera bien le temps d'un repas, mais ce ne sera pas sans arrières pensées puisqu'il assistera à leurs ébats armé d'un couteau avant de se raviser un temps… un temps seulement puisqu'il attendra le lendemain au matin la fourche à la main pour tuer Eddie dans la cour. Tuer l'autre ou l'éviter, il ne semble donc rester rien d'autre ni à Eddie ni à Sandra, empêtrée dans un carcan familial dont elle n'a que faire et qu'elle ne veut plus retrouver.

Même s'arrêter chez l'autochtone et demander une éponge pour laver sa voiture posera problème, présentera un risque et trouvera réponse inattendue et menaçante : le vieil homme d'apparence inoffensif lui crachera dessus tandis que le rejeton non loin braquera Eddie de son fusil, lui ordonnant de partir. Plus tard, l'aveugle qu'ils croiseront, avec son handicap, sera lui aussi représentatif d'une communication impossible. Drôle de monde que dépeint ici Frederick R. Friedel empreint d'un pessimisme sans appel et dans lequel il fait évoluer deux personnages romantiques, tous deux parias de la vie, et las de leur propre solitude qui les voit se faner peu à peu. Mourir en quelque sorte. Et si le kidnapping d'Eddie ressemblait à un suicide annoncé ? L'homme est las, las de se remettre lui-même en question, de se battre, se croyant lui-même un monstre alors qu'il n'est que cerné par cette monstruosité qui semble mimétique. D'où ce "Little bastard !" venant sans doute de sa propre mère et qui échappera subrepticement de la bouche d'Eddie alors au volant de sa voiture, croisant un jeune garçon assis sur le trottoir qui aurait pu être lui au même âge. Une amertume dont on ne se défait pas comme ça.

 

 

A ce niveau le film est d'une force brute, belle et singulière, et c'est un choix tout à fait remarquable que fait le réalisateur de ne jamais donner ou souligner les motifs de leurs agresseurs, privilégiant souvent les non-dits au longs dialogues et le silence à l'utilisation d'une bande son efficace. Le film évolue à la lisière du mysticisme et du fantastique et chaque rencontre constituera inéluctablement une nouvelle menace, menace que devra combattre Eddie, autant comme étant extérieure et physique que comme l'un de ses propres démons intérieurs. Un parcours criminel et spirituel qui a tout pour finir dans le drame si ce n'était le personnage de Sandra en pleine prise de conscience et qui finira par reconnaître en Eddie une humanité digne de ce nom. Il sera à la fois son ravisseur et son sauveur. A eux deux, ils seront dès lors complémentaires et doublement armés pour combattre les agressions externes pour enfin vivre émancipés, pleinement.

"Kidnapped Coed" est une oeuvre riche et passionnante qui mériterait une reconnaissance largement supérieure. Sans doute victime de ses affiliations avec le cinéma des drive-in, elle n'a à ce jour pas la place qu'elle mérite et se devrait d'être réhabilitée à une autre beaucoup plus adéquate et juste. La mise en scène très classique, est d'une terrible efficacité et il n'y a pas une seule scène de trop, à l'instar d'un prologue au sein du pensionnat, passant de l'homme de ménage à la jeune femme descendant les escaliers dans un travelling fluide pour arriver dans une salle à manger désolée et déprimante au possible. Suivra cette arme sur sa nuque qui la mènera vers une autre vie mais pour laquelle il faudra malgré tout batailler.

S'en remettant à d'excellents techniciens, le réalisateur joue la carte du réalisme et même assez souvent du naturalisme. Il rejoint à ce titre une nouvelle fois le Terence mallick susnommé, et il convient de dire combien la photographie (de Austin McKinney) en milieux naturels (les bois, les sentiers, les grandes routes régionales, les champs…) est exemplaire, parvenant à faire coup double, c'est-à-dire renvoyer nos héros à leur solitude écrasante en même temps que de leur donner l'espace nécessaire pour respirer pleinement dans leur fuite en avant mouvementée mais salvatrice. La partition musicale due à George Newman Shaw et John Willhelm, faite la plupart du temps de simples roulements de cymbales, est elle aussi, étonnante. En plus d'un très beau film, il s'agit d'un grand éclat de rire mélancolique mais empli d'espoir, porté par deux acteurs à la justesse épatante. A voir absolument.

 

 

Note : 8,5/10

 

Mallox
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