Ténèbres
Titre original: Tenebrae
Genre: Giallo
Année: 1982
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Dario Argento
Casting:
Anthony Franciosa, Daria Nicolodi, Giuliano Gemma, John Saxon, Veronica Lario, Mirella D'Angelo, John Steiner, Lara Wendel...
Aka: Sotto gliocchi dell'assassino / Unsane
 

Peter Neal (Anthony Franciosa) est un écrivain renommé spécialisé dans le polar. Résidant à New-York, il se rend à Rome pour la promotion de son dernier ouvrage : "Ténèbres". Il doit retrouver sur place Bullmer, son agent (John Saxon) et Anne, sa fidèle attachée de presse (Daria Nicolodi), qui est secrètement amoureuse de lui. Alors que le romancier se trouve toujours dans l'avion, un meurtre horrible se prépare dans la capitale italienne. Après avoir tenté de voler un exemplaire de "Ténèbres" dans un magasin, et proposé de payer "en nature" le bouquin car prise sur le fait par le responsable de la boutique, Elsa (Ania Pieroni : "Inferno", "La Maison près du Cimetière") retourne chez elle. Une voix inconnue la traite alors de sale voleuse, et la jeune femme subit ensuite les assauts d'un individu armé d'un rasoir. Les coups portés sont fatals pour la victime. Avant de l'avoir tué, l'assassin a pris soin de lui enfoncer dans la bouche quelques pages du roman de Peter Neal.

 

 

Peu de temps après, Neal atterrit à Rome et se dirige dans un hôtel pour une conférence de presse, où il retrouve notamment une amie journaliste, Tilda (Mirella D'Angelo : "Italia a Mano Armata"). Celle-ci est lesbienne, et vit avec une amie quant à elle bisexuelle, Marion (Mirella Banti : "Vivre pour survivre"). Les deux femmes occupent chacune un studio situé dans le même immeuble. Après une brève discussion, l'écrivain se rend dans l'appartement où il va résider tout au long de son séjour. L'inspecteur Germani (Giuliano Gemma) se trouve déjà sur les lieux, et informe Neal du meurtre d'une jeune femme, n'oubliant pas d'évoquer les pages du livre retrouvées dans la bouche de la victime. Quant à l'arme du crime, c'est la même que celle utilisée par le tueur dans "Ténèbres". Des coïncidences pour le moins troublantes, d'autant plus qu'une lettre anonyme adressée au romancier, sur laquelle il est écrit : "Il n'y avait qu'une seule réponse à la violence qui le torturait" a été trouvée par le policier dans l'appartement de l'écrivain. Or, cette phrase provient du dernier roman de Peter Neal.
Plus tard, c'est au tour de Tilda et Marion d'être sauvagement assassinées chez elles, également à coups de rasoir. L'assassin est manifestement un maniaque ayant subi un traumatisme dans le passé. Une scène le plonge dans un paysage de dunes, au bord de la mer. Une jeune fille vêtue d'une légère robe blanche, et portant des souliers rouges, est en train d'aguicher quatre jeunes hommes. Trois acceptent sans sourciller le jeu sexuel instauré par la fille. Mais le quatrième est choqué par ce comportement amoral, et il la gifle. Poursuivi par ses camarades, puis maîtrisé, le jeune homme est ensuite humilié par l'offensée, qui lui crache au visage et lui enfonce le talon de sa chaussure au fond de la gorge.
Ces nouveaux meurtres, reproduisant les crimes perpétrés dans le roman de Peter Neal, laissent penser au détective Germani que le tueur rend hommage à l'écrivain à travers ces mises à mort. Ce qui n'empêche pas le policier de croire également que Neal pourrait être une prochaine victime.
Après une interview avec le critique littéraire Christiano Berti (John Steiner), l'étau se resserre un peu plus sur le romancier. Des lettres anonymes inquiétantes lui parviennent à nouveau. De plus, il lui semble avoir reconnu Jane, son ex-femme, dans une rue de Rome. Cette dernière, instable psychologiquement, est censée se trouver à New-York. Un mystère de plus à résoudre pour Peter Neal, qui a décidé de mener sa propre enquête, et de débusquer le tueur au rasoir.

 

 

Après "Suspiria" et "Inferno", les fans de Dario Argento attendent tous le troisième et dernier volet de la Trilogie des Trois Mères. Mais le cinéaste éprouve bien du mal à boucler cette "Terza Madre" car l'inspiration n'est pas au rendez-vous. Il se rabat en définitive sur le genre qui l'a révélé : le giallo. Le déclencheur de cette motivation provient d'un événement désagréable qui lui est arrivé lors d'un séjour à Los Angeles. Le réalisateur va se trouver harcelé au téléphone par un inconnu fasciné par "Suspiria". Ce fan visiblement déséquilibré finira par avouer, après une quinzaine d'appels téléphoniques, son désir de le tuer. Argento, protégé par la police (cet événement est arrivé peu de temps après l'assassinat de John Lennon), va se servir de cette expérience pour le moins éprouvante afin d'établir les bases de "Ténèbres".
L'idée première du metteur en scène est de faire table rase de tous ses précédents films, aussi bien dans le fond que dans la forme. Finies les couleurs flashy, et les décors représentatifs d'une certaine époque. Argento veut créer pour son nouveau film une atmosphère résolument futuriste, faite de noir et de blanc, dans une ville à l'urbanisation étrange, censée matérialiser la folie et l'absurdité du monde d'aujourd'hui.
Toutefois, si cette volonté de renouveler le genre est indéniablement perceptible dans la forme, pour le fond on ne peut en dire autant, et le metteur en scène ne va pas se priver de réutiliser les recettes qui lui ont donné le succès.
Tout d'abord, le héros de l'histoire, Peter Neal, est un écrivain américain devant enquêter sur une série de meurtres, comme Sam Dalmas dans "L'Oiseau au plumage de cristal".
Ensuite, à l'instar de Marcus Daly qui revenait dans un lieu précis pour se rappeler un détail en rapport avec le tueur dans "Les Frissons de l'Angoisse", c'est cette fois le jeune assistant de Neal, Gianni, qui retourne sur une scène de crime afin de compléter la pièce manquante d'un puzzle.
La sexualité ambigüe de certains personnages a toujours eu une place de choix dans les oeuvres du cinéaste, également. Argento a abordé la transsexualité dans "L'Oiseau au plumage de cristal", l'homosexualité masculine dans "Le Chat à 9 queues", l'androgynie dans "Quatre Mouches de Velours Gris", et effleuré l'inceste dans "Les Frissons de l'Angoisse". Avec "Ténèbres", le réalisateur en rajoute une couche avec des lesbiennes et même un hermaphrodite. Le film permet d'ailleurs à Argento de régler ses comptes avec les moralisateurs en général, et l'Eglise Catholique en particulier, qu'il ne porte évidemment pas dans son coeur. Oui, le cinéaste se moque de ses détracteurs, comme de lui-même, n'hésitant pas à déclarer que le personnage de Peter Neal est en quelque sorte une parodie de Dario Argento.

 

 

Est-ce pour cela que le final grand guignolesque de "Ténèbres" aux allures, effectivement, de parodie (des slashers notamment) laisse un goût particulièrement amer dans la bouche de certains spectateurs ? Comment peut-on accepter un dénouement aussi grotesque après avoir assisté dans l'ensemble à un spectacle réussi servi par scénario habile ? Pourquoi le tueur serait en possession d'un rasoir factice, tel qu'on en utilise au théâtre (et, donc, au cinéma) ? Quel intérêt aurait-il à faire croire qu'il s'est suicidé dans la mesure où il a été démasqué ? Comment peut-il être persuadé que ceux qui le traquent et sont partis vont revenir dans les minutes qui suivent dans le lieu même où il attend de poursuivre ce jeu de massacres ahurissant ?
Une fois le film terminé, le premier sentiment que l'on peut avoir est celui de comparer Argento à un gosse capricieux qui aurait bâti un superbe château de sable et se serait amusé à le piétiner une fois achevé. Parce que "Ténèbres" recèle de moments anthologiques : les meurtres des deux lesbiennes tournés en caméra subjective, Lara Wendel poursuivie par le chien et se réfugiant sans le savoir dans la maison du psychopathe, et le massacre terrifiant de Jane à la hache, avec ces geysers de sang s'extirpant du bras amputé venant crépir les murs blancs de la pièce.
Dans un film qui multiplie les clins d'oeil à ses oeuvres précédentes (voir la séquence d'ouverture qui renvoie directement à celle de "Inferno"), Dario Argento agace autant qu'il fascine, alternant les passages inutiles (John Saxon et son chapeau) et les scènes essentielles. D'où un film inégal, pourtant agrémenté d'une magnifique partition de Goblin (du moins trois de ses membres), une musique à haute dominante de synthétiseurs qui reste ancrée dans votre mémoire bien longtemps après la fin du film.

 

 

Au niveau de ses interprètes, des habitués du cinéma de genre, tels John Steiner, Giuliano Gemma, John Saxon, Marino Masé ou encore Daria Nicolodi (sans oublier Lara Wendel), viennent côtoyer une star du petit écran : Anthony Franciosa (vu néanmoins dans "Les Fantômes de Hurlevent"). Les seconds rôles sont dans l'ensemble satisfaisants, à l'exception peut-être d'un Christian Borromeo ("La Maison au fond du Parc") en demi-teinte.
A en croire Dario Argento, "Ténèbres" constitue l'un de ses gialli dont il est le plus fier, loin devant les trois premiers qu'il réalisa. Cela n'engage évidemment que l'auteur, et le spectateur sera en droit de préférer "L'Oiseau au plumage de cristal", pas si démodé que cela, et surtout bien moins inégal que ce "Ténèbres" dont l'avalanche de morts spectaculaires ne masque pourtant pas les défauts.

 

Note : 7/10

 

Flint

A propos du film :


# Signalons que Lamberto Bava apparaît furtivement dans un rôle de réparateur d'ascenseur, et que l'un des garçons accompagnant Eva Robbins sur la plage n'est autre que Michele Soavi.


# Puisque l'on évoque Eva Robbins, on a souvent pu lire à droite à gauche que c'était un transsexuel. En réalité, Eva est un hermaphrodite. Né avec un sexe d'homme, il/elle a développé des hormones féminines dès le début de sa puberté. En termes de tératologie, qui est l'étude scientifique des malformations congénitales, la réunion de quelques uns des caractères des deux sexes dans un seul individu entre dans le cadre de l'hermaphrodisme. Le terme de transsexuel, lui, ne s'applique qu'aux individus ayant subi une intervention chirurgicale et/ou un traitement hormonal.


# Enfin, Veronica Lario, qui interprète Jane, l'ex-femme de Peter Neal, est dans la vie la femme de Silvio Berlusconi. Mariés depuis 1990, elle a eu trois enfants avec l'homme responsable en partie du déclin du cinéma de genre italien.

 

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