Perfume of the Lady in Black, The
Titre original: Il Profumo della signora in nero
Genre: Drame , Fantastique , Thriller , Horreur
Année: 1974
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Francesco Barilli
Casting:
Mimsy Farmer, Maurizio Bonuglia, Donna Jordan, Mario Scaccia...
 

Silvia Hacherman travaille pour un grand groupe de recherche scientifique. Elle est ce qu'on appelle une bête de travail, puisqu'elle consacre tout son temps à celui-ci, malgré les reproches que peut lui faire son ami Roberto quant à son manque de disponibilité. Une nuit, elle assiste à une réunion en compagnie d'un savant africain aux pratiques occultes et à tendance vaudou. Dès le lendemain, sa vie se voit drôlement chamboulée. Silvia commence à avoir des visions mettant en scène sa propre enfance, avec en point de mire, sa mère, dont elle semble ne s'être jamais remise de la disparition ; malgré qu'elle ait tenté d'enfouir ses sentiments jusque là. Le savant aurait-il fait ressurgir tout un passé douloureux ? Toujours est-il que chaque jour, Silvia paraît glisser progressivement dans une folie hallucinatoire qui semble singulièrement se fondre dans son quotidien. Elle se met à voir sa mère dans un miroir, se peignant, assiste tétanisée à des ébats ayant jadis eu lieu entre sa mère et son amant ; et petit à petit semble rattraper un passé prenant le pas sur un présent qui se fait lui aussi de plus en plus trouble, avec une possibilité de conspiration…

 

 

C'est bien entendu une relecture de "Alice ou pays des merveilles" qui nous est proposée ici, il n'est donc pas étonnant d'y trouver un cheminement assez proche de ce que fera 3 ans plus tard Dario Argento avec "Suspiria", et de se dire dans un même temps que le célèbre réalisateur transalpin est venu piocher ici, autant dans l'idée de base que dans la forme elle-même. La descente aux enfers de Silvia Hacherman avec ses tourments réels ou factices, comme un chemin de croix empli de handicaps, fait penser à des traversées de miroirs vaudous, et qui évoquent fortement celles de Suzy Bannion au sein du pensionnat voué à la sorcellerie. Pourtant on pense en premier lieu à Nicholas Roeg et son excellent et très référentiel "Ne vous retournez pas", dans lequel une voyante voyait l'esprit du père de John et Laura Baxter, pourtant fraîchement décédé, et finissait par influer sur leurs vies jusqu'à ce que, hantés, ils se mettent à le voir dans leur vie de chaque jour. Postulat que l'on trouvait déjà dans le film d'Aldo Lado deux ans auparavant dans Qui l'a vue mourir ? et dont il co-écrit le scénario avec le même Massimo D'Avak ici présent. Ailleurs, c'est à Roman Polanski qu'on pensera et son "Rosemary's baby". En effet, l'équilibre entre les doutes de son héroïne, qui culminera dans une fin au sein de laquelle le monde des morts prendra le dessus, ainsi que toute l'atmosphère dont est empreinte le film, entre réalisme, doutes et conspiration diabolique, y fait fortement penser. De même, la seconde partie du film et les meurtres dont elle se rendra coupable évoquent Répulsion du même Polanski. Pas étonnant dès lors, qu'en empruntant la forme du giallo freudien, on pensera également à deux autres œuvres marquantes de ce genre, que sont Le venin de la peur de Lucio Fulci avec son héroïne traquée de l'intérieur, ainsi qu'à L'alliance invisible de Sergio Martino qui lui aussi prenait son inspiration dans le chef-d'œuvre du même Roman Polanski.

 

 

Il est difficile de parler du film sans tomber dans l'abus de références, ici nombreuses. Partant d'emprunts pour devenir lui-même une influence pour certains films à venir, ce premier giallo de Francesco Barilli est une œuvre déroutante et riche. De même, si les qualificatifs pour le décrire ne manquent pas, dévoiler ce que l'on peut comprendre d'une telle intrigue pourra contribuer à lui ôter une part de son mystère et de son intérêt. Pour aller vite, je dirais que Il Profumo della signora in nero, qui n'a d'ailleurs pas eu les faveurs d'une sortie en France, est un film d'un metteur en scène exigeant, méticuleux et précis, assez proche parfois de l'exercice de style, dans lequel il ne tombe pourtant pas ; il y a trop d'âme dans le spectacle ici proposé pour que ce soit le cas. Quoiqu'il en soit, si Barilli se montre exigeant, il n'en demande pas moins à son spectateur qui pourra bien vouloir le voir une seconde fois afin de trouver tout le sens à donner, à ce qui ressemble de prime abord à deux histoires qui ne se fondent pas totalement l'une dans l'autre. Spectacle exigeant s'il en est qui, s'il emprunte la forme giallesque, notamment dans sa manière d'explorer la psyché de son personnage central, n'en est pas vraiment un, nageant dans les eaux troubles d'un cinéma fantastique à tendance onirique, mais paradoxalement réaliste.

 

 

Là où Barilli frappe fort, c'est qu'il parvient néanmoins à créer un film tout à fait personnel, proche du rêve à la fois doucereux comme une boîte à musique, mais aussi vénéneux qu'une morsure de l'au-delà. Une fois de plus, le monde des morts ressurgira de deux façons, l'une de manière giallesque avec un trauma d'enfance volontairement éludé mais qui remontera à la surface après sa rencontre avec le savant vaudou, l'autre plus fantastique puisque le monde des morts prendra au final le dessus, ce de façon aussi bien imaginaire que réelle. La façon dont les visions de Silvia sont mises en scène restent palpables, comme rarement vu, et jamais le réalisateur ne vient trancher. Aucun artifice de mise en scène ne vient souligner une lisière entre des cauchemars éveillés, une démence ascensionnelle, ou bien une réalité en cours ; et celui-ci réussit la gageure de nous égarer dans le monde de Silvia et de ses fantômes dans une plongée langoureuse, avec une rigueur épatante dont il est autant difficile pour nous que pour son héroïne de faire la part des choses.

 

 

Pas de doute selon moi, The Perfume of the Lady in Black est un film qui réunifie les talents. D'un côté, tout, des décors aux lents travellings, est agencé à la manière d'un perfectionniste, et la mise en scène de Francesco Barilli reste d'une précision d'horloger (on sent que chaque objet dans le cadre a une importance extrême pour lui) sans tomber dans le simple exercice de style froid et purement calculateur ; et si on se laisse manipuler avec délice, c'est que le film possède en plus de cette élégance un pouvoir quasi-hypnotique, comme l'est la formidable et envoûtante partition de Nicola Piovani (Le Orme), faite de déclinaisons à base d'une simple boîte à musique et sa comptine pour enfant, et qui contribue elle aussi fortement à cette atmosphère lancinante dont on a du mal à se défaire, longtemps même après la vision du film. Celle-ci hante donc la mémoire longtemps après sa vision. Les déambulations schizophrènes de Silvia dans son appartement sont de véritables tableaux fantasmagoriques laissant fortement à penser que l'on évolue dans un monde irréel. A ce propos, on se doit également de mentionner l'admirable photographie de Mario Masini ("Sarah's Last Man") en totale adéquation avec la volonté équilibriste d'un réalisateur minutieux, exigeant et pour tout dire extrêmement soucieux d'offrir une œuvre à la fois cohérente, tout en se démarquant d'un genre précis. L'osmose se fait d'autant mieux qu'il se révèle aussi un formidable directeur d'acteurs. Si ceux-ci font un sans faute dans des rôles souvent secondaires, se tenant à la parfaite distance entre conspirateurs et victimes, on pourrait presque dire que Mimsy Farmer tient le film sur ses épaules, tant sa prestation demeure puissante et habitée sans jamais faillir. Ses visions ressemblent parfois même singulièrement à celles qu'elle aura l'année suivante dans Macchie solari, notamment l'une d'elles où elle assiste aux ébats entre sa défunte et encombrante mère et un amant de passage au rictus diaboliquement lubrique. Malgré les apparences, rien n'est jamais gratuit, et Barilli distille les détails, certains objets notamment, comme des éléments convoquant ce passé (photo, paire de chaussures, vase...), et livre en même temps qu'un film fantastique aux allures de giallo, une superbe introspection sur la difficulté à faire son deuil, contribuant ainsi une nouvelle fois à brouiller subtilement les cartes, baladant le spectateur du monde réel au monde des morts, tissant tout aussi minutieusement une sorte de parabole sur le pouvoir anthropophage que peut constituer sur l'âme la mort d'un être cher.

 

 

Voici donc une œuvre somptueuse et riche. Loin des sentiers battus malgré toutes les références citées, exigeante et parfaitement maîtrisée, elle reste à (re)découvrir car le voyage qui nous est offert est des plus beaux. Quant à son réalisateur, il récidivera à la lisière du giallo (même si celui-ci n'en est pas tout à fait un non plus), ce de manière à nouveau brillante, en 1977, avec Pensione Paura.

 

Note : 8,5/10

 

Mallox
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