Orme, Le
Genre: Thriller , Drame
Année: 1975
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Luigi Bazzoni
Casting:
Florinda Bolkan, Nicoletta Elmi, Peter McEnery, Ida Galli, Lila Kedrova, John Karlsen... (plus Klaus Kinski en cameo)
Aka: Footprints on the Moon / Primal Impulse / Huellas de pisadas en la luna / Spuren auf dem Mond
 

Mais qu'arrive-t-il donc à Alice Campos ? Officiant comme traductrice à Rome pour un organisme important, la jeune femme se lève difficilement un beau matin, réveillée par le téléphone. Elle doit remettre un dossier à son employeur. Sur place, elle apprend son éviction par la hiérarchie à propos de la tâche qui lui était confiée. Alice a en effet trois jours de retard. Elle ne comprend pas, on est pourtant lundi matin, date butoir pour la remise du dossier, non ?
Lorsqu'on lui apprend qu'on est jeudi, Alice Campos a bien du mal à réaliser la situation. Que s'est-il donc passé ? A-t-elle dormi d'un profond sommeil durant ces trois jours ? Serait-ce ces foutus médicaments qu'elle prend pour lutter contre le stress dû au surmenage qui en seraient la cause ? Et puis, que signifient ces cauchemars récurrents qui la hantent durant son sommeil ? Des rêves hautement perturbants, inexplicables, dans lesquels Alice voit un astronaute être abandonné sur la lune, avant d'agoniser d'une manière horrible sur le sol lunaire.

 

 

Le seul lien qu'Alice puisse établir avec ce cauchemar est un film de science-fiction qu'elle croit avoir vu voici bien longtemps, un film à base de conspiration, et dont elle ne se rappelle plus la fin. D'autres détails perturbent la traductrice tandis qu'elle tente de remettre ses idées en place, dans son appartement. La perte inexplicable d'une boucle d'oreille, une robe dans un placard qui manifestement ne lui appartient pas, et surtout cette carte postale déchirée, représentant la façade d'un hôtel situé sur la petite île touristique de Garma, en Turquie.
Alice n'a jamais mis les pieds là bas, elle le sait, elle en est persuadée. Mais cette carte postale étant son seul indice, son unique piste pouvant lui permettre de résoudre ce "trou" de trois jours dans son emploi du temps, cette amnésie totale, elle décide donc de partir pour Garma.
Une fois sur place, quelques images semblent lui revenir en flashbacks, sans qu'elle puisse en expliquer les raisons. Mais le plus inquiétant, c'est le fait que certaines personnes prétendent l'avoir vu sur l'île deux jours auparavant !

 

 

Si bien des films obscurs mériteraient parfois de rester dans l'oubli, d'autres, au contraire, ont un légitime privilège de se voir attribuer une nouvelle chance, ceci grâce à la bienveillance et la bénédiction d'éditeurs indépendants, ceux là même qui prennent tous les risques pour exhumer quelques raretés qui ne feront le bonheur, au final, que d'un nombre insuffisant de passionnés. Mais qu'importe de savoir si le jeu en vaut la chandelle, l'essentiel n'est-il pas, après tout, pour ces éditeurs tâchant tant bien que mal de vivre de leur passion, que de déterrer, tels des archéologues, quelques reliques d'un lointain passé. Lointain... je m'emporte un peu, trente cinq ans exactement en ce qui concerne le film en question, "Le orme", réalisé en 1975 par Luigi Bazzoni.
"Le orme" est un cadeau précieux pour les cinéphiles qui aiment être surpris, pris à contrepied, tomber sous le charme d'une actrice au zénith de son talent (en l'occurrence Florinda Bolkan), et qui apprécient de voir un film ne rentrant pas forcément dans les cases d'un genre établi. "Le orme" est une véritable aubaine car il est le fruit d'une équipe au summum de sa forme, à l'image de son actrice principale. Une équipe formée d'un trio magique, avec tout d'abord Luigi Bazzoni, connu en France pour un western atypique inspiré de Carmen, "L'homme, l'orgueil et la vengeance", et un giallo de très bonne facture, "Journée noire pour le Bélier". Il s'agit là des deux seuls films de Bazzoni qui furent distribués en France mais, cela dit, l'homme n'a après tout réalisé que cinq films durant sa carrière. Mais il est préférable, on le sait, de privilégier la qualité à la quantité. Et la qualité est bien au rendez-vous, une fois encore, avec "Le orme" et le retour de Vittorio Storaro en qualité de chef opérateur, lui qui était déjà responsable de la photographie sur "Journée noire pour le Bélier". On ne soulignera jamais assez la place essentielle qu'a tenu Vittorio Storaro dans ce domaine, mais dans sa profession il est reconnu comme l'un des plus grands, à juste titre, et c'est à lui que l'on doit également la photographie d'oeuvres majeures comme "L'oiseau au plumage de cristal" (sujet à polémique suite au changement de format et de colorimétrie apporté sur la dernière édition dvd chez Wild Side), "Le dernier tango à Paris", "1900", "Scandalo", "Apocalypse Now", "Ladyhawke", "Le dernier empereur"... et j'en passe !

 

 

Faire appel à lui, lorsqu'on voit le film, semble alors une évidence, et que Bazzoni soit allé chercher Nicola Piovani pour composer la musique est un autre trait de génie. Piovani, si le nom ne vous évoque rien, est le compositeur, entre autres, de "The Perfume of the Lady in Black" (tiens, tiens...), "Flavia la défroquée" (autre grand rôle pour Florinda Bolkan), "Ginger et Fred", "Les exploits d'un jeune Don Juan" ainsi que le magnifique "La vie est belle". Piovani est tellement doué que pendant des années une rumeur circula comme quoi Nicola Piovani était un pseudonyme utilisé par Ennio Morricone !
Dès les premières images, l'efficacité du trio se met en place, avec ce module lunaire atterrissant lentement, sous les accords d'une mélodie qui vous glace le sang, cet astronaute qui en traîne un autre, visiblement inconscient, avant de l'abandonner sur le sol lunaire, et retourner vers son astronef, alors que la musique, atteignant un paroxysme dans la frayeur, accompagne l'astronaute laissé seul, tandis que Bazzoni achève l'impression de malaise par un gros plan sur le visage du malheureux, dont l'expression de terreur se lit parfaitement derrière le casque, lorsqu'il voit l'astronef repartir sans lui. Générique... La sonnerie du téléphone réveille Alice Campos. On suppose que tout ceci n'était qu'un rêve, mais peut-on en être absolument sûr ? Non, et c'est là où réside tout le talent du réalisateur, que d'être en mesure d'entretenir le doute dans l'esprit du spectateur jusqu'à la fin du film.
"Le orme" n'est pas un film fantastique, encore moins de science-fiction, ni même un giallo. C'est un thriller psychologique doublé d'un drame introspectif, dans lequel l'héroïne part non seulement sur une île mais aussi aux confins de sa mémoire. "Le orme" aborde avec beaucoup de subtilité la schizophrénie, l'amnésie, la paranoïa, la régression temporelle...
Mais c'est avant tout à un voyage intérieur que le spectateur est convié, aux doutes d'une femme face à un puzzle incomplet, devant trouver les pièces manquantes afin de connaître la vérité : est-elle folle, ou victime d'un complot ? Et qui est cette femme aperçue deux jours plus tôt sur l'île de Garma, lui ressemblant étrangement ? Un sosie, quelqu'un voulant se faire passer pour elle ? Dans cette quête pour retrouver ses souvenirs, Alice (le prénom n'est pas anodin) va recueillir les indices habilement parsemés par un Luigi Bazzoni inspiré, quitte à se noyer dans une plongée introspective qui laissera forcément des traces.

 

 

Au centre de ce thriller psychanalytique, Florinda Bolkan se voit peut-être offrir le plus beau rôle de sa carrière, dans ce qui serait presque un prolongement du personnage de Carol Hammond dans "Le venin de la peur". "Le orme" partage aussi quelques affinités avec "The Perfume of the Lady in Black". Alice Campos et Silvia Hacherman sont toutes les deux des femmes brillantes, stressées par un travail à responsabilité leur mettant la pression, devant se livrer à une enquête introspective afin de préserver leur santé mentale. Sur le plan technique, autant le film de Barilli que celui de Bazzoni possèdent un effet "hypnotique", distillent un parfum de mystère, égarent le spectateur, et privilégient l'ambiance à l'efficacité facile : pas de meurtres spectaculaires, pas d'érotisme de bazar, pas de gore ni d'effets spéciaux gratuits ; mais néanmoins un climat d'angoisse sans cesse maintenu, une musique entêtante, et cette manière subtile d'exploiter au mieux l'architecture de certains bâtiments (un savoir faire typiquement italien, comme on a pu le voir aussi chez Mario Bava, Dario Argento et bien d'autres).
La fameuse île de Garma, dans le film, correspond à la région d'Antalya en Turquie, et une partie du tournage s'effectua dans la station balnéaire de Kemer, réputée pour ses plages sablonneuses et ses forêts de pins, ainsi que sur le site archéologique de Phaselis. Pour Vittorio Storaro, il s'agissait là d'un cadre idéal, et on remarquera avec quelle maestria il est parvenu à établir un parallèle entre la plage sur laquelle Alice se trouve à un moment du film et le sol lunaire qui revient dans ses cauchemars.
En dehors de Florinda Bolkan, impériale, donc, et présente à l'écran quasiment en permanence, le reste du casting est essentiellement composé de seconds rôles, certains acteurs se voyant même réduits à de la simple figuration, comme Klaus Kinski qui apparaît quelques secondes tout au plus. D'autres se contentent d'une scène, comme Ida Galli ("Un papillon aux ailes ensanglantées", "L'emmurée vivante") ou John Karlsen ("La clinique sanglante", "La soeur de Satan"). Le temps de présence à l'écran n'est guère plus important pour la grande Lila Kedrova, qui croisait d'ailleurs Ida Galli dans "Emilie, l'enfant des ténèbres", de même que la jeune Nicoletta Elmi, la gamine la plus célèbre du cinéma de genre italien ("Qui l'a vue mourir ?", "Les frissons de l'angoisse"), et qui a ici un rôle consistant dans lequel elle fait preuve d'une grande maturité. Même satisfaction pour l'acteur anglais Peter McEnery, célèbre pour avoir joué avec Bourvil dans "Le mur de l'Atlantique", dont on appréciera le jeu tout en émotion.
Il serait dommage de rester sur une impression déroutante, voire frustrante, au moment de la fin. Avec le recul, et le texte assez court accompagnant les dernières images en guise d'épilogue, il semble que la manière dont se termine "Le orme" est la plus logique qui soit. On serait presque tenté, d'ailleurs, de le voir une deuxième très vite afin d'apprécier encore plus toutes les richesses qu'il renferme.

 

 

Note : 8,5/10

Flint

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