Alice au pays des merveilles
Genre: Livres Illustrés , Féerie , Classiques , Littérature Jeunesse
Année: 2014
Pays d'origine: France
Editeur: Rue de Sèvres
Auteur: Lewis Carroll
Traducteur:
Henri Parisot
Illustrateur: Guillaume Sorel
 

 

On ne présente plus le chef-d'oeuvre de Lewis Caroll et le texte, source inépuisable d'inventivité, de jeux avec le langage, de multiples degrés de lecture et d'interprétation et, enfin, d'influences diverses dans tous les domaines créatifs, a la tranquille majesté des oeuvres figurant au panthéon de l'imaginaire et dont la modernité demeure, plus de cent cinquante ans après environ après sa rédaction, toujours intacte. Rien d'autre à dire. Ou plutôt si : tant de choses mais ce n'est pas le propos ici.

Régulièrement, le roman de Caroll connaît par ailleurs un renouvellement visuel grâce à divers illustrateurs qui s'emparent de l'oeuvre pour lui donner une identité graphique particulière selon leur vision propre. Une autre façon pour Alice de revenir sans cesse dans l'actualité, à la fois toujours la même (rêveuse, curieuse de tout, bien élevée mais fantasque et parfois un brin impertinente) et cependant autre (blonde, brune, rousse, jeune ou plus âgée). Cette fois, c'est le brillant illustrateur et dessinateur de BD Guillaume Sorel (à qui l'on doit notamment L'île des Morts, Algernon Woodcock, Mens Magna et, plus récemment, l'intéressant Hôtel particulier et une fort belle adaptation du Horla de Maupassant) qui propose sa vision d'Alice et de son monde loufoque et bigarré.

Le style de Sorel est immédiatement reconnaissable, notamment avec les chevelures faites d'arabesques brisées de ses personnages et une ambiance éminement fantastique qui oscille entre une sorte de "gothisme light" mais flamboyant et une féérie plus légère.

Personnellement, étant à la fois très amateur du travail de Sorel et admiratif de l'oeuvre non-sensique de Caroll, cette nouvelle édition ne pouvait que me séduire. Un simple coup d'oeil suffit pour en faire l'acquisition illico-presto. Par ailleurs, la mise en page du texte de Caroll , aérée et sur un grand format, permet une (re)lecture parfaitement aisée et agréable. Niveau traduction, c'est celle de Henri Parisot qui a été choisie, un choix pertinent car son travail demeure toujours l'un des plus remarquables (si ce n'est le meilleur à mon sens) pour une oeuvre dont on sait à quel point il est difficile (impossible en fait) de rendre toutes les subtilités. Bref, que ce soit pour le dessin de Sorel, la maquette de l'ouvrage ou le choix de traduction, c'est un sans faute pour moi.

 

Cela dit, toute interprétation graphique d'Alice compte fatalement son lot de parti-pris de la part de l'illustrateur. A prendre ou à laisser. Et celui de Guillaume Sorel est tantôt classique (dans son style et dans le choix des scènes illustrées) tantôt fort surprenant, voir déconcertant.

En premier lieu, son Alice interpelle d'emblée par un physique fort différent du frais et joli minois auquel on est habitué : ici, on découvre une Alice à la physionomie peu avenante, tant par le visage que par la silhouette. Rouquine à la chevelure en bataille, au gros pif et aux taches de rousseur, d'aspect plutôt revêche et à l'expression souvent effrontée/insolente et au corps replet assez disgracieux, on est bien loin de la fillette blonde au visage d'ange de l'animé de Disney ou même de celle, bien qu'inexpressive et mal proportionnée, de Sir John Tenniel.

En un mot, l'Alice de Guillaume Sorel a des allures de "sale gosse", ce qui est déjà original en soi (que l'on apprécie ou non à la fois ses attitudes et son physique "ingrat"). Mais, de surcroît, tout en cet Alice donne le sentiment d'avoir affaire à une "fille du peuple" ou une petite paysanne, presque une prolétaire échappée de l'East End londonien, si ce n'était sa mise propre de fille de bonne famille révélant ses origines bourgeoises (comme le signale dès le début le texte de Caroll).

Ce décalage étrange entre son aspect souillon, rude et dégourdi, ses expressions impertinentes et rusées (de celles qu'arborent, dès leur plus jeune âge, ceux qui sont trop vite confrontés aux dures réalités de la vie ?) qui l'éloignent de la petite poupée de porcelaine précieuse et le milieu dont elle est issue pourrait d'ailleurs laisser penser au lecteur qu'il existe une sorte d'incohérence dans le choix de Sorel, tout au moins une approche incongrue. Pourtant, le choix du dessinateur de proposer un Alice moins lisse se révèle fort intéressant et rafraîchissant.

De plus, si l'on considère les avatars d'Alice de ces dernières années, entre la psychotique hachant menu les résidents du Wonderland dans le jeu vidéo Alice's Madness Returns, la petite brunette au look vaguement japonisant et guère moins impertinente que celle de Sorel de l'adaptation BD de Chauvel et Collette parue il y a quelques années, sans parler de certaines franchement trash d'une culture disons plus "underground", la gamine à la mine effrontée et "populaire" que (dé)peint Sorel n'est pas vraiment un choc en soi.

Autres temps, autres moeurs, autres sensibilités, pourrait-on dire. Et, dans la mouvance actuelle souvent irrévérencieuse pour éviter d'être mièvre, où les princesses Fiona et consorts ne sont plus les éternelles victimes évaporées d'hier et les "marie couche-toi là en attendant ton prince", l'Alice de Sorel est bien une réintérprétation dans l'air du temps et, finalement, plutôt sympathique.

Encore plus si, comme moi, vous trouvez un air de familiarité entre cette petite rouquine replette à l'allure "rustique" et les héroïnes de Regis Loisel auxquelles cette Alice me fait un peu penser.

 

ll ne faudrait évidemment pas oublier d'évoquer les autres (nombreux et croquignolets) personnages célèbres que compte cette histoire, revus (mais non corrigés car tous fidèles à une typologie bien ancrée depuis celle imaginée par John Tenniel) par le pinceau de Sorel. Ceux-ci, croqués dans un style nettement moins caricatural que celui de son illustre modèle (comme de juste, Tenniel était caricaturiste dans la revue satirique Punch) et plus proche de la BD moderne semi-réaliste, auraient fort bien pu occuper les planches d'une adaptation. De ce point de vue, Sorel demeure plus classique dans leur représentation, ce qui vaut toujours mieux à mes yeux que certaines, obéissant à une esthétique "décalée" si particulière (Lostfish par exemple) qu'elles semblent ne plus vraiment pouvoir se rattacher au texte et permettre au lecteur de s'y immerger. Rien de tel ici et le dessinateur illustre véritablement le roman. On notera que les personnages du Chapelier, du Chat de Cheshire, de la Duchesse ou de la Reine de Coeur, présentent des faciès moins sinistres et grotesques que ceux de Tenniel. Enfin, la tout dernière illustration double page est inédite dans la longue iconographie "alicienne" puisqu'elle fait en quelque sorte office d'épilogue prenant quelque liberté avec le texte en montrant que les habitants du Wonderland persistent dans la tête de l'héroïne après son réveil. Une fort jolie manière aussi de signifier au lecteur que ce monde aussi merveilleux qu'étrange (voir inquiétant) reste éternel dans le coeur des enfants et des adultes.

Entre audace et tradition, cette nouvelle vision graphique de l'oeuvre est sans conteste à ranger parmi les meilleures et les plus belles qu'il m'ait été donné de découvrir.

 

Note : 9/10 (pour les illustrations)

 

Ragle Gumm

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