Bazar des Mauvais Rêves, Le
Titre original: The Bazaar of Bad Dreams
Genre: Horreur , Humour
Année: 2016
Pays d'origine: Etats-Unis
Auteur: Stephen King
 

Stephen King et moi c'est un long cheminement littéraire commun. Je l'ai dévoré durant mon adolescence, d'autant plus que mes professeurs de français considéraient avec un dégoût non feint les couvertures faisandées des éditions "Épouvante" de J'ai Lu. Cela constituait la meilleure publicité que l'on puisse faire au blanc-bec que j'étais alors. Et puis je suis passé à autre chose après m'être cassé les dents sur des pavés de médiocre qualité telle "Les Tommyknockers". Stephen King a un peu disparu des radars, pendant quelques années, laissant la place aux thrillers pour retraités. Il a refait surface à la mi-temps des années 2000 - si je ne me trompe pas - livrant un roman et quelques recueils par an.

Stephen King, je l'ai ensuite retrouvé sous sa facette de brillant essayiste comme en témoignent l'indispensable "Écriture" et le passionnant "Anatomie de l'Horreur". L'auteur pratique souvent cet exercice, mais nous ne possédons - en langue française - que deux pièces de sa pléthorique production dans le domaine. Ce qui est bien dommage, car le King, lorsqu'il met son savoir-faire au service de l'analyse, s'avère un orateur inspiré, devisant de manière à la fois érudite et familière, dans un surprenant dosage des tons, maintenant un puissant lien de connivence avec son lecteur.

Sans revenir sur sa casquette de romancier, déjà connu, je vais m'attarder sur celle de nouvelliste. C'est à partir de "Nuit Noire, Étoiles Mortes" que j'ai rempilé avec ce cher Stephen pour constater que ce recueil constituait une pure merveille et trois de ses longs textes comptent parmi les plus glaçantes que j'ai lu à ce jour. Mentionnons la dernière histoire contant le quotidien de l'épouse d'un tueur en série qui est-ce qu'il a écrit de plus puissant, renvoyant aux oubliettes des linéaires et des linéaires de thrillers insipides.

Donc, ce nouveau florilège du King ? Sans parvenir à égaler la précision chirurgicale du précédent opus, nombre de récits font mouches et dégagent une tristesse assez intense. L'écrivain hume l'air du temps pour en produire des satires aussi virulentes que justes. Vendu avec une illustration promettant l'horreur et le fantastique, "Le Bazar..." comporte un ratio de nouvelles appartenant stricto sensu à ces deux genres très bas. Par contre, l'on retrouve ici l'Amérique des paumés. Chômeurs, femmes au foyer dépressives, ouvriers et rednecks sont les protagonistes principaux de ces contes et que cela fait du bien ! Enfin, nous quittons les ornières des clichés qui réduisent les personnages à de fringants trentenaires - hyper doués dans leurs secteurs d'activités tertiaires - pour des humains que vous pourriez croiser dans votre vie de tous les jours. Une réminiscence des origines elles-mêmes très prolétariennes de l'écrivain qui aura roulé sa bosse dans moult boulots ingrats mal payés avant d'être foudroyés par le succès. Ces situations, teintées d'autobiographie, lui ont maintes fois fourni une matière première pour ses meilleurs récits.

Sans compter que le King pose un regard empreint de tendresse pour les mésaventures de ces héros, devisant avec justesse sur notre condition paradoxale qui nous amène souvent à nous empêtrer par notre propre aveuglement dans les pires conjonctures. Ses décors ne sont pas d'immenses buildings, des salles de réunion et des hôtels, mais des maisons de retraite miteuses, des aires autoroutières, des parkings... Le style d'habitude emphatique de l'écrivain se pare ici d'une certaine sécheresse imposée par le format court ou chaque mot compte. En résulte un rythme de lecture inhabituelle quand on est familiarisé aux longues logorrhées - parfois ronflantes - du King. Une preuve parmi tant d'autres qu'il se remet sans cesse en question plutôt que de se reposer sur ses acquis à l'inverse de ses confrères.

Si les chutes ne possèdent pas toutes cet élément de surprise qui vous renverse, elles amènent à reconsidérer ce qui nous avons suivi sous un angle nouveau, très souvent teinté d'une mélancolie douce-amère. Plus d'une fois, les textes proposés dans ce recueil m'ont pris par les tripes, m'arrachant une pointe de tristesse. En dépit de quelques scories comme cet essai de poème assez lourd - mais est-ce dû en partie à la traduction ? Je ne peux pas me prononcer - ou cette trop longue nouvelle se déroulant dans le milieu du base-ball que seuls les fans hardcore de ce sport trouveront passionnante. Elle demeurera un puissant somnifère pour moi, malgré une fin assez gore.

Quelques rares récits se font plus farcesques, comme celui du concours de pétards, un vrai conte satirique biturés dans lequel le King s'amuse comme un petit fou. Le caractère ludique de l'écriture est très présent, non seulement dans les courtes introductions dans lesquelles King endosse le rôle du Gardien de la Crypte, mais aussi dans quelques histoires comme celle de cette universitaire qui écope d'une liseuse assez spéciale. Une nouvelle rédigée pour une campagne de pub Amazone et qui repose sur un concept suffisamment barré et vertigineux pour effacer en partie le côté commercial de la manœuvre.

Stephen King demeure un monstre littéraire, un sommet intimidant qui ne cesse de se métamorphoser aux furs et à mesure des années, tant et tant que le ramener à sa casquette horrifique n'a plus aucun sens. Si le genre qui a fait sa renommé continue toujours de le tarauder, ne serait-ce qu'un niveau des ambiances ou de ce refus permanent de fermer les yeux sur les aspects les plus ragoûtants de nos petites vies étriquées, il n'en reste pas moins l'un des plus lucides conteurs de l'Amérique contemporaine.

Terminons cette chronique - après tout ce panégyrique, vous aurez compris combien j'aime cet auteur - par une citation qui pourrait selon moi faire office de profession de foi pour un écrivain et qu'en ces temps de cris d'orfraie numérique je trouve utile de rappeler : "Je déteste ce postulat selon lequel on ne peut pas écrire sur un sujet sous prétexte que l'on n'en a pas fait l'expérience, et pas juste parce que ça suppose une limite à l'imagination humaine, qui est essentiellement sans limites. Cela suggère aussi que certains actes d'identification sont impossibles. Je refuse d'accepter ça, car cela mène à la conclusion que tout changement réel est hors de notre portée, de même que l'empathie. Cette notion est évidemment fausse. Les merdes arrivent, le changement aussi. Si les Irlandais et les Anglais peuvent faire la paix, il nous faut croire qu'il y a une chance qu'un jour ou l'autre les Juifs et les Palestiniens arriveront à s'entendre. Si le changement arrive, c'est le résultat d'un travail ardu, je crois que nous serons tous d'accord là-dessus, mais le travail ardu ne suffit pas. Le changement exige aussi un bond énergétique de l'imagination : à quoi ça ressemble vraiment d'être dans les souliers de l'autre, fille ou gars ?"
S. King In le Bazar des mauvais Rêves. Ed. Albin-Michel. P.419-420.

 

Gernier

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