Ma vie chez les morts
Genre: Fantastique
Année: 1996
Pays d'origine: France
Editeur: Denoël
Collection: Présences
Auteur: Serge Brussolo
 

Il est désormais possible de ressusciter les morts grâce à un moyen technologique. Mais oubliez les zombies en état de décomposition et avides de chair humaine des films de Romero et Cie. Ici, si les morts reviennent sur Terre, c'est dans un apparence physique très présentable qui ne les distinguent pas des vivants à part une légère pâleur.

Quant à leur comportement, ils affichent une amabilité et une courtoisie irréprochables, en plus d'une absence total d'agressivité. On pourrait juste leur reprocher leur indifférence à l'égard des vivants et l'habitude de demeurer entre eux, de même que des facultés parapsychiques (le don de double-vue, par exemple) et artistiques qui attisent la jalousie. Cela tombe plutôt bien car le gouvernement, vite dépassé par la démocratisation de la réanimation offerte à tous les citoyens, a décidé de parquer les Revenants dans de confortables réserves gardées par des militaires.

C'est dans l'une d'entre elles, située dans une région désertique, que se retrouve le jeune David, douze ans, après que sa mère a accepté un poste de régisseuse/concierge à défaut de trouver mieux.

Commence alors pour Joyce et son fils une existence isolée, parmi les Revenants de la cité, que David se met à fréquenter avec un mélange d'appréhension et de curiosité. Il s'y fait peu à peu des connaissances (peut-on vraiment parler d'amis ?) comme le vieux Honest Cable, un homme affable qui l'instruit sur le mode de vie de ses semblables, ou encore Kurt et Carlson, deux hommes qu'à bien connu Joyce dans sa jeunesse et dont l'un d'eux est probablement le père du garçon.

Etrange existence en vérité : les Revenants passent leurs journées à errer dans la ville ou à rester assis sur une chaise dans leur appartement sans autre mobilier, arborant un sourire permanent, comme plongés dans une béatitude difficile à saisir pour les vivants. Sans aucun besoin de nourriture, de sommeil ou de choses matériels. Il leur arrive toutefois de sortir de la ville en catimini, entre autres pour accepter les propositions d'hommes d'affaires très intéressés par leurs capacités autant psychiques que physiques (ils sont quasiment invulnérables).

Pour autant, leur situation n'est pas idyllique : leur présence, même cachée, engendre un climat de plus en plus tendu dans le pays. Et puis, il y a cette loi du comité esthétique qui stipule que tout Revenant montrant des signes de détérioration physique sera automatiquement renvoyé "d'où il vient". C'est l'occasion pour quelques intrus ayant réussis à s'infiltrer dans la ville d'asperger certains morts-vivants avec de l'acide sulfurique.

Quant à Joyce, qui vit plus difficilement la situation que son fils et ose à peine sortir de la maison qui lui a été allouée, elle trompe sa solitude avec le sergent chargé de surveiller la réserve.

La menace se précise contre les Revenants et des mesures extrêmes semblent sur le point d'être prises.

 

Comme on le sait, la production de Serge Brussolo est inégale mais parmi les quelques romans que j'ai lu de cet auteur, "Ma vie chez les morts" est certainement un des meilleurs et des plus subtils, que l'on placera avec Le syndrome du scaphandrier et Boulevard des banquises. Avec son sens de l'économie habituelle (220 pages) et son talent pour créer des atmosphères étranges, Brussolo signe ici un petit roman assez troublant et traite le thème rebattu des morts-vivants selon une approche originale, plus proche du conte philosophique que du simple roman fantastique au premier degré (il n'y a d'ailleurs aucune scène-choc ou sanglante), bien que le sentiment d'inquiétude demeure aussi une des composantes du livre.

L'auteur ne se contente pas de livrer une histoire prenante avec son lot habituel de visions oniriques qui ont fait sa réputation, du moins dans le fantastique et la SF. Il montre une relative ambition dans le propos en jouant sur deux tableaux : d'un côté montrer les implications que le fossé qui sépare les ressuscités et les vivants crée sur tous les plans (social, comportemental, existentiel et ontologique) et dans ce cas, "Ma vie chez les morts" peut être vu comme une parabole sur la différence qui, bien entendu, fait tout de suite penser aux rapports inter-raciaux entre l'Amérique blanche et les minorités ethniques. Parqués dans des réserves, inspirant la méfiance autant que l'incompréhension (quand ce n'est pas l'envie), les morts-vivants de Brussolo sont victimes d'une "ghettoïsation" qui renforce encore cette comparaison transparente.

De l'autre, générer tout de même un certain malaise, même si les Revenants n'ont rien de menaçants et font montre d'une qualité spirituelle et de vie qui paraît supérieure à celle des vivants (sans parler de leurs facultés). C'est que l'attitude de certains habitants de cette aimable Thanatopolis est parfois ambigüe : on ne parvient pas à savoir si cette sérénité est bien réelle et sincère ou si elle n'est qu'un simulacre orchestré par des macchabées peut-être plus perfides qu'ils ne le laissent paraître. Cette incertitude, de même que leur étrange mode de vie et leur manière insinuante de vouloir faire partager aux vivants leur condition a priori enviable (ainsi, l'un d'eux incitera David à se suicider pour mieux "renaître", ce que le jeune garçon se refusera à faire) crée malgré tout une angoisse diffuse, par ailleurs très bien rendue par Brussolo et ressentie par le lecteur qui hésite souvent à trancher tout à fait sur leurs intentions et leur nature profonde.

C'est un des points les plus intéressants du livre et qui évite ainsi le discours binaire gentils Revenants - méchants vivants. Et bien que l'auteur insiste finalement sur leur statut de victimes dans une dernière partie émouvante et lyrique, leur béatitude m'a laissé tout de même un peu la même impression que celle que l'on ressent devant les membres d'une secte. De là sans doute ma difficulté à ressentir de l'empathie pour eux, celle-ci allant plutôt au jeune David qui, sans aller jusqu'à franchir le pas, est le seul qui tente de comprendre les Revenants.


Cela étant dit, le roman dégage une fascination certaine dans son ambiance et l'imagination dont fait une nouvelle fois preuve l'auteur, le tout exprimé dans un style simple, limpide. Et si l'histoire ne comporte aucune scène d'action ni de rebondissements spectaculaires, elle parvient à maintenir l'intérêt par la seule force de ses idées et de situations intrigantes qui s'enchaînent et vont à l'essentiel, en évitant les grosses ficelles et les "effets-bus". C'est une qualité que j'apprécie aussi chez Brussolo : le fait de proposer beaucoup sans diluer son histoire sur cinq cents pages, même si ce système a aussi ses limites (personnages secondaires peu développés et donc vite oubliés, psychologie esquissée en quelques traits parmi les plus émergeants de la personnalité).


Note : 8/10

 

Ragle Gumm

 

A propos de ce livre :

 

- En 2004 est sorti un film fantastique français, "Les revenants" (avec, entre autres, Géraldine Pailhas). Bien qu'il ne s'agisse pas vraiment d'une adaptation du roman de Brussolo (qui n'est pas crédité au générique), les similitudes avec "Ma vie chez les morts" sont telles (morts-vivants à l'apparence normale, comportement béatifiant et indifférence envers les vivants, ambiance générale) que j'ai du mal à croire que le réalisateur ne s'est pas inspiré du livre.
Ou alors, il s'agit d'une étonnante coïncidence.
Ce film que j'ai eu l'occasion de voir est d'ailleurs d'assez bonne qualité malgré sa lenteur excessive (mais les zombies n'ont jamais été réputés pour leur vélocité). Cela vaut la peine d'être noté quand on sait que les tentatives du cinéma français dans le genre fantastique sont très souvent décevantes.

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