Nue pour l'assassin
Titre original: Nude per l'assassino
Genre: Giallo
Année: 1975
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Andrea Bianchi
Casting:
Edwige Fenech, Nino Castelnuovo, Femi Benussi, Solvi Stubing, Franco Diogene...
Aka: Strip Nude for Your Killer
 

Si le racolage du micheton est aujourd'hui un crime puni par la loi, le racolage du spectateur a toujours été (et continue) d'être vivement encouragé par l'industrie cinématographique. Elle nous dit : vous voulez du cul, du sang, du suspense, de la violence, oui ? Alors ce film est pour vous ! Les proxénètes qui ont mis les gialli sur le trottoir ne nous disent pas autre chose. C'est qu'ils sont dotés d'une pénétrante connaissance de l'âme humaine, notamment de son caractère faible et vil. Cependant, pour filer une nouvelle métaphore, du dosage savant des ingrédients de ce grisant cocktail, dépendra la qualité finale du breuvage et, si tout ce qui sort du shaker n'est pas toujours buvable peu importe, pourvu qu'on ait l'ivresse ! Avec Nue pour l'assassin, Andrea Bianchi nous livre-là un giallo de bonne facture, mais où il a méchamment forcé sur la vulgarité, l'aspergeant généreusement de sexe et d'une cuillerée de sauce gore.

 

 

Milan, milieu des années soixante-dix. Un avortement clandestin tourne en eau de boudin : la fille meurt. Peu après, le médecin qui a pratiqué l'opération est tué par un individu vêtu et casqué de noir. Changement de décor : Carlo, le bellâtre de service, photographe de mode (Nino Castelnuovo), lève Lucia (Femi Benussi) une superbe créature, pendant sa séance hebdomadaire de glandage à la piscine. Lui faisant miroiter une carrière de modèle ("Harper Bazar, Vogue, Elle... Je travaille pour eux" lui assure-t-il avec aplomb), il l'amène donc au studio où il pointe. Son nouveau béguin a illico le don d'irriter sévèrement sa collègue Magda (incarnée par la douce et sensuelle Edwige Fenech) qui, on se demande bien pourquoi, en pince secrètement pour lui. Cependant, il se pourrait bien que l'assassin rôde autour du studio, et ne tarde pas à refaire parler de lui...

 

 

Si les raisons qui nous poussent à voir un film ne sont pas dénuées d'arrière-pensées plus ou moins coupables, celles qui nous font finalement l'apprécier n'en sont pas moins difficiles à cerner. Pourquoi tel film fonctionne et pas tel autre ? Sans doute parce qu'il se conforme à une certaine idée d'un genre qu'on apprécie (ici le giallo) et par une capacité à saisir quelque chose de l'air du temps (les fantastiques années soixante-dix). Aussi avons-nous ici un giallo qui s'annonce fidèle aux canons du genre dès sa scène d'ouverture : une ballade nocturne en bagnole filmée en caméra subjective, slalomant sous les lueurs photogéniques des néons d'une métropole inquiétante, en proie au consumérisme et au vice.

La suite confirme cette impression de pureté quasi académique : on a bien l'assassin ganté de noir de la page un du cahier des charges, dont la venue est invariablement annoncée par un gimmick sonore et qui opère avec la régularité d'un coucou suisse, nous trucidant à l'arme blanche son lot de victimes hurlantes. Pour ce qui est du contexte, on est en terrain connu, évoluant dans le milieu branché de la photo de mode où les filles sont jolies et peu farouches, les intérieurs chics, et le whisky qu'on vous verse sort d'une inévitable bouteille de J&B.


Quant au fil de l'intrigue, il est remonté par un couple d'enquêteurs amateurs aux moeurs plutôt libres, et la résolution du suspense usera d'un truc éprouvé rappelant autant l'excellent Mais qu'avez-vous fait à Solange que le mauvais Tueur à l'orchidée. Sinon, le montage est dynamique ; visuellement, c'est plutôt bien fait mais sans recherche esthétique à la Martino, et la musique alterne une sorte de soupe funk de discothèque pas folichonne avec de la musique d'ascenseur. Mais alors direz-vous, quel intérêt à tout ça ?

On est en 1975, la censure à la traîne de l'évolution des moeurs s'est enfin libéralisée, et quand on jette un oeil dans le rétro, les audaces de Madame Wardh paraissent déjà bien frileuses au regard de ce que nous propose cet opus. En effet, le film n'hésite ni dans la surenchère de chairs dénudées, ni dans la bidoche sanguinolente, et en s'ouvrant sur une séance d'obstétrique malsaine à souhait, le ton est donné.
Changeant bizarrement de registre mais toujours dans le graveleux, le film verse par moment dans un grotesque inattendu. Ainsi, cette séquence où un obèse impuissant, affligé d'une épouse lesbienne pas commode venant d'essuyer un fiasco mémorable, s'en remet aux bons services de sa poupée gonflable (l'assassin, intraitable, ne lui laissera pas le temps). Grâce au talent du comédien (Franco Diogene), la scène est à la fois cocasse et pathétique. De même, le duo formé par Carlo et Magda relève davantage de la comédie que de la romance glamour, s'envoyant des répliques au ras des pâquerettes pas piquées des vers.

Mais la surprise du film, c'est ce morceau d'anthologie revenant à Femi Benussi qui, n'en déplaise aux aficionados, éclipse ici totalement la belle Edwige durant la première demi-heure. Une scène mémorable : silhouette gracieuse, elle déambule dans un harmonieux balancement des hanches au bord de la piscine dans un bikini sexy, perchée sur des sabots à talons hauts, avec l'agilité consommée d'une starlette, aimantant sur ses courbes divines une vague ébahie de regards lubriques. Dans un long travelling, la pin-up, poursuivie par l'assidu Carlo (affublé d'un slip de bain à carreaux très bath), paparazzi priapique qui la mitraille allègrement, résiste avec indifférence aux assauts de l'importun, et son visage de poupée étonnée (en chair et en os celle-là) est admirablement photographié (on parle du chef op', pas de Carlo), soulignant son ondulation auburn, et le rayonnement de ses yeux gris-vert dans la lumière de l'après-midi finissant.

 

 

Voilà au moins qui suffirait à la vision d'un tel film. Et le grand tort du scénario sera de faire disparaître trop tôt son plus bel ornement.

Se retrouvant seule la nuit dans une villa après une croquignolesque ébauche de scène sado-maso saphique, Femi en costume d'Eve, terrorisée, traquée, finit trucidée (à cet égard, la révélation du mobile de l'assassin fera ressortir in fine le caractère purement gratuit de ce sanglant homicide), recentrant légitimement l'intérêt du spectateur mâle sur Edwige Fenech.
Oui, parce qu'il y a Edwige, qui paraît ici comme une fleur éclose sur un tas de fumier. Avec ses cheveux coupés courts (on aimera... ou pas), elle s'affiche moins sophistiquée et moins éthérée qu'à l'accoutumée. Dépouillée de son aura mystérieuse, c'est une jeune fille prosaïque, sans problèmes, discourant au saut du lit sur le caractère approprié ou non d'ajouter du lait dans le café... Sa prestation, quoique sympathique, ne laissera pas un souvenir impérissable.

 

 

Paradoxalement, l'intérêt revient davantage à son comparse Carlo, grâce à la composition savoureuse et décomplexée de Nino Castelnuovo, ex-jeune premier chantant des "Parapluies de Cherbourg", devenu ici un macho empâté au rictus berlusconien.
Mais que lui trouvent-elles donc ? C'est un gougnafier patenté (ainsi, sa remarque désobligeante à Lucia dont il voudrait supprimer la convexité praxitelienne de son hypogastre), violent avec les femmes (il faut voir cette étrange scène où, en proie à la colère, il étrangle littéralement Edwige Fenech) et se complaisant dans des rapports sexuels plus ou moins forcés. Ouvertement vulgaire, ce personnage tranche radicalement avec les fadasses et présentables Georges Hilton ou Luc Merenda et se met au diapason du propos du réalisateur. Le cynisme assumé et l'ambiguïté morale du héros nous sont confirmés dans une ultime scène au lit, drôlement culottée, qui restera... dans les annales, et que ni la convenance, ni le souci de ne pas dévoiler un élément clé de l'intrigue ne nous permettent de raconter ici. Et sur cette trouvaille, rideau, générique de fin ! Fallait oser, tout de même.

En conclusion, Nue pour l'assassin exploite un filon déjà bien épuisé, proposant une énième variation sur un genre ultra-codé. En exploitant au maximum les opportunités offertes par le climat de liberté de son époque, il s'avère un film hybride, paradoxalement racoleur et sympathique. À réserver toutefois à un public connaisseur, indulgent et amateur de jolies actrices.

 


Note : 6,5/10

Pierre

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