Crapaud masqué, Le
Titre original: Der schwarze Abt
Genre: Krimi
Année: 1963
Pays d'origine: Allemagne (RFA)
Réalisateur: Franz Josef Gottlieb
Casting:
Joachim Fuchsberger, Grit Boettcher, Dieter Borsche, Eddi Arent, Werner Peters, Klaus Kinski, Charles Regnier, Harry Wüstenhagen...
Aka: The Black Abbot
 

La nuit - Sur la rive d'un étang où coassent des grenouilles, dans les ruines d'une abbaye (au 16e siècle lors de la réforme anglicane tous les monastères anglais furent fermés et leurs bâtiments détruits, cette précision historique n'a évidemment aucun intérêt pour la compréhension du film, mais je me devais de la faire) à proximité d'un manoir néogothique, un homme en train de guetter est poignardé par un autre type déguisé en pénitent andalou durant la semaine sainte. En gros, l'assassin ne porte pas une tenue très seyante ni très adaptée à un dîner en ville mais a le mérite de préserver son anonymat ; ce qui, dans le cadre d'un film avec whodunit, est quand même un gros plus. Mais cette tenue est celle de l'abbé noir (et pas la baignoire). Attention, pas d'amalgame, comme on dit chez les capitaines de pédalos, cela ne signifie pas que l'assassin est africain et catholique, car l'abbé noir serait le fantôme d'un des anciens supérieurs du monastère.

Quoi qu'il en soit, dans le manoir attenant aux ruines résident des personnages louches. Du maître d'hôtel, tout en fausse obséquiosité, qui préfère avertir l'intendant du domaine plutôt que la police qu'il vient de découvrir le corps du trucidé, jusqu'au seigneur des lieux, un aliéné sous lourd traitement médicamenteux, en passant par l'intendant qui semble avoir beaucoup à cacher...

 

 

Les premières images du film sont clairement un clin d'oeil à la séquence d'ouverture de La Grenouille attaque Scotland Yard, sans doute est-ce la raison du titre français Le Crapaud masqué soit, à l'approximation batracienne près, la traduction littérale du titre original du film d'Harald Reinl, alors que Der schwarze Abt signifie l'abbé noir. Quoi qu'il en soit, cet hommage, et dans une moindre mesure l'ensemble de la séquence pré-générique, est le meilleur moment du métrage. Mais quand un genre en est à "l'auto-référencement", c'est qu'il est clairement engagé sur la pente du déclin. Et en voyant Le Crapaud masqué on ne peut qu'en être persuadé. Ce Krimi ci n'est pas un très bon cru, souffrant de deux défauts majeurs ici combinés : la réalisation terne, pour ne pas dire plus (voir plus bas) de l'Autrichien Franz Joseph Gottlieb et sans doute l'un des scénarios les moins palpitants (pour rester mesuré) de tous les films du genre.

Concernant la médiocrité du scénario, la raison en est simple : de tous les "Edgar Wallace Filme" Der schwarze Abt serait le plus fidèle à l'oeuvre littéraire adaptée. Car, en plus de n'avoir aucun style, Edgar Wallace était aussi un très mauvais constructeur d'intrigues (je me demande d'ailleurs si le pluriel est nécessaire tellement toutes semblent sorties du même moule). Qui plus est, celle du "crapaud masqué" appartient à la moins passionnante (pour employer une litote) des deux variantes de ses intrigues policières : celle avec manoir à psychopathe(s), l'autre étant celle avec des bandes commandées par un "génie" criminel.

 

 

Il faut dire aussi que Der schwarze Abt fut en quelque sorte un choix par défaut pour la Rialto, ne faisant pas partie des sorties planifiées pour 1963. Mais des trois projets de films qui devaient succéder à L'énigme du serpent noir cette année-là, l'un fut définitivement mis au rebut (une adaptation du "gagnant du derby", a priori pas une grosse perte), l'autre reporté en attente d'amélioration du script (Das Verrätertor qui sortira un an plus tard). Seul le troisième, Das indische Tuch, sera tourné dans l'année par Alfred Vohrer. Pour remplacer les annulations et reports, la Rialto (ou plutôt Wendlandt et Fritz Hummel) dut se rabattre sur un scénario écrit un an plus tôt (et écarté à l'époque) par Johannes Kai, celui du présent film. Johannes Kai est en fait Hanns Wiedmann, ancien universitaire et auteur d'ouvrages militaristes durant la Seconde Guerre mondiale, interdit d'exercer en Allemagne par les commissions de dénazification après celle-ci, puis exilé au Caire où son passé lui valut un accueil favorable de la part des cercles nationalistes égyptiens. De retour en Allemagne, il devient sous pseudonyme scénariste pour Heimat Film.

La Rialto étant toujours en recherche de scénaristes et de scénarios pour Krimis, il va écrire pour elle celui du Faussaire de Londres qui présente, du strict point de vue de l'histoire, les mêmes défauts que le présent film et que même le métier d'Harald Reinl à la réalisation ne parvient pas totalement à sauver. Kai a aussi, soyons juste, participé au scénario de La porte aux sept serrures même si (on ne prête qu'aux riches) j'aurais plutôt tendance à en attribuer les mérites à l'autre coscénariste, Harald G. Petersson.

Le réalisateur aussi sera choisi par défaut, comme souvent d'ailleurs quand Vohrer n'est pas disponible. Alors que le Britannique Terence Fisher est un temps envisagé, c'est finalement Franz Joseph Gottlieb qui est engagé. Son principal mérite étant d'avoir déjà mis en scène une adaptation d'Edgar Wallace, la franchement pas terrible Vengeance du serpent jaune, pour la CCC. Sa prestation pour la Rialto sera du même acabit.

 

 

Cette mise en scène de Franz Joseph Gottlieb, parlons-en. Si techniquement elle reste propre, sans plus, mais si on prend chaque scène individuellement, elle est par contre très maladroite sur un plan narratif : les séquences de meurtres et les séquences bouffonnes ou "d'épouvante" (les guillemets sont importants) sont traitées exactement de la même manière, et s'enchaînent dans une espèce de routine lénifiante. Pour tout dire, on a l'impression de regarder la captation d'une pièce de théâtre, mélange de grand guignol et de comique de boulevard. Impression renforcée par la quasi-unité de lieux, l'aspect bavard de l'ensemble et des effets comiques ou d'épouvante qui aurait déjà paru daté dans les années 30. Si encore le réalisateur s'était contenté de planter la caméra et de laisser les acteurs jouer devant, comme ont pu le faire d'autres intérimaires dans la réalisation de Krimis. Seulement voilà, Franz Joseph Gottlieb a des velléités de mise en scène, si ce n'est artistique du moins stylistique.

Sauf que Franz Joseph Gottlieb, c'est un peu le type qui voudrait mais qui ne peut pas, et donc essayer de faire des effets de style ça signifie pour lui mettre sa caméra dans des endroits bizarroïdes parce qu'il a vu Alfred Vohrer faire cela (et là je me rends compte que Gottlieb a des émules parmi les acteurs se voulant réalisateurs dans notre beau pays, qui eux pourtant, vu leur niveau culturel, n'ont sans doute jamais vu de films d'Alfred Vohrer). Dans la pratique, ça se résume à : dès qu'il y a un trou dans le décor je mets ma caméra derrière pour filmer la scène ; ceci la plupart du temps sans justification (sauf dans une séquence où on adopte le point de vue du personnage de Werner Peters), et dans tous les cas le résultat est, pour employer un euphémisme, discutable (au mieux sans intérêt, au pire franchement raté).

 

 

Si Le crapaud masqué est dans l'ensemble mauvais, on sauvera quand même la B.O. signée Martin Böttcher, l'autre Kaiser du "easy listening" tudesque (avec Peter Thomas) et, comme toujours pour les Krimis, l'interprétation. L'une des seules bonnes idées du film est le duo comique formé par Eddi Arent (dans le rôle de l'auguste) et Charles Regnier (dans celui du clown blanc) en tant que binôme d'enquêteurs. Fuchsberger, Peters, Kinski et les moins connus, mais néanmoins talentueux, Dieter Borsche et Harry Wüstenhagen "font le job" professionnellement mais ont souvent été meilleurs ailleurs et en particulier dans d'autres Krimis. Rayon féminin, où le turn over est beaucoup plus important que coté masculin (mais il est vrai que les rôles qui sont réservés aux femmes dans les Krimis sont beaucoup moins intéressants que ceux de leurs collègues mâles), deux nouveaux visages : la jeune et mignonne, sans plus, Grit Boettcher joue l'héroïne en détresse, et la plus âgée Éva Ingeborg Scholz joue l'ambitieuse sans scrupules. On retrouvera la première qui n'a aucun lien de parenté avec Martin Böttcher (l'"ö" de son nom s'orthographiant souvent "oe", et vice versa pour l'actrice, suivant les génériques) dans The College Girl Murders, mais cette fois dans un rôle secondaire.

Les ruines de l'abbaye ont été reconstituées dans les studios de la CCC à Berlin (rappelons que la Rialto n'a jamais possédé de studio en Allemagne) et le manoir néogothique imposant est le château de Herdringen déjà utilisé dans Le faussaire de Londres.

 

 

 

Sigtuna

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