Longue nuit de l'exorcisme, La
Titre original: Non si sevizia un paperino
Genre: Giallo
Année: 1972
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Lucio Fulci
Casting:
Florinda Bolkan, Marc Porel, Tomas Milian, Georges Wilson, Irène Papas...
Aka: Fureur Meurtriere (Titre VHS) / Don't Torture a Duckling (USA) / Les poupées de Sang (Canada) / Fanatismo (Italie - titre alternatif) / Paperino (France Vidéo)
 

La Longue nuit de l'exorcisme, titre débile s'il en est, témoigne une fois de plus de l'irrespect des distributeurs pour les auteurs ; inutile de chercher un quelconque exorcisme dans cette venimeuse bobine, quant à sa nuit, aussi longue fusse t-elle, c'est plutôt le jour qu'il convient d'évoquer : il ne s'agit pourtant pas du premier film de Lucio Fulci où celui-ci pose les jalons d'une oeuvre que l'on a trop réduite à une trilogie, au mieux à une tétralogie, laissant penser que cet artisan-auteur, à la sensibilité marquée et au tempérament bien trempé, aurait seulement filmé de 1979 à 1981, en l'affublant qui plus est de titres peu honorifiques et réducteurs, celui par exemple de "Pape du Gore". Pourtant dès ses comédies des années 60, les institutions dont l'église, l'armée et celles garantes de la justice, en prenaient déjà pour leur grade (Urlatori alla sbarra / Gli imbroglioni / I due evasi di Sing Sing / Come inguaiammo l'esercito / Come rubammo la bomba atomica etc. ne sont que des exemples d'obsessions égrainées toute une carrière durant). Un point qui d'ailleurs culminera avec Liens d'amour et de sang. Quant aux psychés torturées, Una Lucertola con la Pelle di Donna donnait également la mesure l'année précédente, idem pour une propension à choquer le spectateur par l'intermédiaire de scènes crues, proche du sadisme, avec Tempo di massacro.

 

 

Tourné en 1972, le film n'est sorti en France qu'en 1978, on l'a donc traduit dans l'hexagone par ce titre pour mieux surfer alors sur succès de L'Exorciste, ses séquelles et autres ersatzs antéchrists. Gardons donc le titre Don't torture a duckling et plus encore, l'original Non si sevizia un paperino, qui lui, renvoie à la fois à la tradition d'un genre redynamisé par Argento en 1970, doté qui plus est de noms d'animaux. Ici : "Ne torturez pas le caneton"). Un titre qui par ailleurs renvoie à une scène clé de cet opus majeur de Lucio Fulci, aux enfants assassinés, ce pour un Giallo, genre dont, hélas, les codes y sont trop rarement malmenés.

Au petit jeu des comparaisons auquel nombreux se prêtent, si Dario Argento (L'Uccello dalle piume di cristallo) révolutionna la forme tel un styliste, Lucio Fulci a, de son côté, apporté sans jamais baisser les armes, une sensibilité âpre, jusqu'à tordre son matériaux d'origine, qu'il soit très codé comme ici, ou non. C'est en cela qu'il est, bien qu'aucun de ses films ne puissent prétendre à la perfection, un metteur en scène intéressant et à revisiter. On peut même affirmer sans prendre trop de risques qu'il y a plus d'âme dans le cinéma de Lucio Fulci que dans celui, très formel, de Dario Argento. A contrario, il y a également une recherche formelle dans le cinéma de Fulci, ce qui tend à le rendre lui et son oeuvre, rétrospectivement plus riches à disséquer qu'Argento et ses films.

À sa manière, Non si sevizia un paperino enfonce le clou de ses précédents gialli : Perversion Story ou Le Venin de la Peur. Son Temps du Massacre, réalisé 6 ans avant, laissait déjà présager toutes les qualités d'un réel auteur, à la fois tenté par le nihilisme et un certain pessimisme chronique, une brutalité non muselée, en plus d'être attiré par des recherches techniques - souvent limitées à cause des faibles budgets alloués - accouchant de trouvailles graphiques rendant déjà son dû à la peinture et à l'art pictural en général.

 

 

Oeuvre de commande à la base, Non si sevizia un paperino narre, au sein d'un village retranché de la Sicile, l'enquête ardue des quelques policiers locaux, aidés d'un tenace journaliste (Tomas Milian), à propos de crapuleux meurtres d'enfants dont les motifs demeurent inexpliqués, déclenchant chez les villageois une soif inextricable et aveugle de vengeance, allant jusqu'à la lapidation d'une "sauvageonne" (Florinda Bolkan), qui dans leur ignorance est assimilée sorcière puisque différente et marginale. La chaleur écrasante du film, autant que le thème du lynchage fait, selon Lionel Grenier, aussi référence au western. Un point de vue qui peut être discuté, ceci étant, dans cette Longue Nuit de l'exorcisme le coupable y fait une chute mortelle à l'instar du méchant du Temps du Massacre tandis que la famille d'une des jeunes victimes regarde à la télévision "Garringo" de Rafael Romero Marchent.

Non si sevizia un paperino est un opus Fulcien fascinant à bien des égards car, dans le fond,  l'un des propos du films n'est pas sans rappeler certains films de Lang (Furie, "M le Maudit"), Wellman (L'étrange incident) ou encore et surtout Arthur Penn ("La poursuite impitoyable" et sa description effroyable du Sud de l'Amérique). Fulci les décortique de telle façon, que les habitants, pourtant potentiellement victimes, nous apparaissent tous comme malsains et potentiellement coupables, enfouissant bassement leurs méfaits dans un culte religieux totalement exacerbé et issu d'un autre temps.

Une critique de la religion qui ne se dément jamais : celle-ci semble n'exister que pour laisser l'être humain dans son ignorance, le confinant dans son inculture, perpétuant des superstitions qui ne servent qu'à cacher ses propres méfaits, jusqu'à les justifier et exclure de façon la plus primaire ce qui est différent, à légitimer l'ostracisme, Les fameuses traditions font office de validation. Le lynchage y tient par ailleurs de l'obsession. L'ouverture du Temps du massacre et sa chasse à cour humaine donnait le ton, on retrouvera ce thème dans Frayeurs dans lequel un supposé meurtrier est horriblement exécuté, ainsi que dans le prologue de L'Au-delà au sein duquel un peintre est brûlé à la chaux-vive puis crucifié pour avoir voulu illustrer l'Enfer. La croyance en des valeurs ancestrales va dans le même sens.

 

 

Lucio Fulci se démarque du reste de ses modèles que sont Mario Bava et Dario Argento, dont il exploite pourtant le filon, mais parvient sans mal à faire une oeuvre personnelle ; d'ailleurs, le tueur s'en prends ici à des enfants et non à de jeunes femmes, et l'on a même droit à une scène explicitement pédophile où une femme nue propose à un enfant de faire l'amour, thème déjà bien sous-jacent, et l'on y pense déjà pas mal vu l'âge des victimes. En revanche, il évite l'écueil de faire du coupable, un coupable pédophile : il ne faut pas se tromper à ce sujet, l'assassin ne macule pas les jeunes enfants, il tue pour les protéger des souillures infligés par l'adulte ainsi que de l'adulte à venir, tapi en eux.

La différence n'a ailleurs pas droit d'être et ce "Caneton torturé" recèle des scènes sublimes dont  celle, où après avoir été lynchée, la bohémienne (qui, pour précision, vient de la ville à la base, ce qui contribue d'entrée à son exclusion dans le village) rampe péniblement jusqu'aux abords d'une autoroute est totalement ignorée par les automobilistes, avant de crever la bouche ouverte.
Une autoroute qui sépare deux mondes qui ne se croisent pas et n'est là que pour un un aspect purement pratique : relier une ville à l'autre, au mépris des villages à proximité, situés sur les bas-côtés et qui pourtant la subissent. Jamais le rural et le citadin ne communiqueront et encore moins ne s'entendront.

La mise en scène est ici inéluctablement au service de ce qu'elle raconte, reste plutôt sobre et s'efface devant son propos, mais parvient à distiller un vrai suspense ainsi qu'un malaise prégnant, une atmosphère oppressante, glauque et malsaine, qui tend vers la hantise.

La distribution quant à elle, tient presque du rêve : Tomas Milian s'y montre d'une belle sobriété, Barbara Bouchet y est tout aussi vénéneuse que bandante, Marc Porel, impeccable en curé, George Wilson est imposant en sorte d'alter-ego du réalisateur, Irène Papas, parfaite, enfin Florinda Bolkan donne au film ses moments les plus mémorables. Ajouté à cela que l'ensemble est souligné par un excellent score de Riz Ortolani.

 

 

Hormis un hic final, un effet spécial qu'on qualifiera de "mauvais goût" et qu'on retrouvera dans L'emmurée vivante, ce Fulci est à marquer d'une pierre blanche. Tout amateur du genre et/ou du réalisateur le revisitera sans peine en y décelant même des trésors et des détails pouvant échapper à une première vision. En cela aussi, Non si sevizia un paperino est une sorte de grand film.

 

Mallox

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