Vague, La
Titre original: The Wave
Genre: Dystopie , Autres genres
Année: 2009
Pays d'origine: Etats-Unis
Editeur: Pocket
Auteur: Todd Strasser
Traducteur:
Aude Carlier
Sortie VO: 1981
 

Un jour apparemment comme les autres au lycée Gordon de Californie... Le professeur d'histoire Ben Gordon, un jeune homme dynamique et volontaire très apprécié de ses élèves, donne un cours sur le nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Et comme chacun sait qu'une image frappe davantage les esprits qu'un long discours, Ben a décidé de projeter un film sur le IIIè Reich et son ultime conséquence : les camps de la mort. Une projection qui marque les esprits de ces adolescents issus pour la plupart de la bourgeoisie californienne et peu au fait des atrocités commises il y a "si longtemps". Mais c'est lorsqu'une des élèves avoue ne pas comprendre comment tout un peuple en vient à suivre aveuglément une dictature que Ben Ross prend conscience qu'il n'a aucune réponse satisfaisante à donner. Hors, pour cet homme toujours très impliqué dans tout ce qu'il fait et soucieux de conscientiser ses élèves, cet aspect du problème ne peut rester en suspens. C'est alors que lui vient une idée aussi originale que provocante. Afin de bien faire comprendre les mécanismes du nazisme et de l'endoctrinement en général, Ben va se livrer à une petite expérience : créer en classe un mouvement baptisé La Vague qui rassemblent tous les éléments constitutifs d'un système totalitaire : discipline militaire, comportement ritualisé (un salut inventé pour la circonstance), slogans forts, esprit collectif, prosélytisme agressif, et même utilisation de bannières et d'affiches arborant le logo de La Vague. Mais ce qui avait débuté comme un simple "jeu de rôle" aux intentions pédagogiques va se transformer, en l'espace de quelques jours seulement, en véritable microcosme totalitaire au sein du lycée. Enivrés par les idées de leur leader et l'énergie se dégageant du mouvement, les élèves en arrivent à abandonner leur libre arbitre avec une étonnante docilité pour se livrer entièrement au nouvel ordre établi. C'est alors le début d'une escalade dans ce qu'il faut bien appeler dorénavant un véritable mouvement fasciste, avec ses effets dépersonnalisant, les persécutions envers ceux qui refusent d'y adhérer et autres débordements inhérents à toute dictature.

Ben Ross se retrouve vite dépassé par sa création mais aussi, ironiquement, séduit par le pouvoir que lui confère ses "disciples". L'homme parviendra t-il à réveiller les consciences (y compris la sienne) et mettre fin à une expérience qui a manifestement trop bien réussi ?   

Si j'en crois les indications de la présente l'édition, ce roman a été publié pour la première fois en 1981 dans son pays d'origine (les USA) et seulement traduit chez nous en 2008 dans une obscure maison d'édition, avant d'être réédité chez Pocket en 2009. Etant donné que le livre de Strasser fut un best-seller vendu à 1,5 millions d'exemplaires en Europe et a même fait l'objet d'une adaptation cinématographique récente (voir annexe), je m'étonne que La Vague ait mis plus de vingt ans pour arriver sur nos rivages francophones. Les voies de l'édition sont parfois bien impénétrables.

C'est en tout cas dommage car ce petit roman, principalement destiné - il faut le préciser - à un public d'adolescents, tant par son style très accessible (pour ne pas dire passe-partout) que par le contexte dans lequel se situe son propos, est une petite "expérience" (comme dirait Ben Ross) aussi édifiante qu'effrayante. Et qui pose les jalons d'une série de réflexions intéressantes et pour tout dire très inconfortables pour nos belles démocraties. J'irais même jusqu'à dire : plus inconfortable que les habituelles dystopies dont la SF nous a accoutumés, au premier rang desquels bien sûr le 1984 d'Orwell et Le meilleur des mondes d'Huxley. Je reviendrai plus tard sur cet aspect essentiel du livre.

Précisons un autre point fort important qui ajoute encore au trouble qu'il suscite dans l'esprit du lecteur : La Vague est une version romancée d'événements qui se sont réellement produits dans un lycée californien de Palo Alto en 1969 et causa un scandale qu'on peut facilement imaginer. Cette caution du réel ajoute bien évidemment un intérêt supplémentaire à la lecture. Car le processus de fascisation décrit dans ce livre est tellement rapide et spontané qu'on aurait pu reprocher à l'auteur, dans le cas d'une pure fiction, une trop grande invraisemblance. Il n'en est apparemment rien et cela laisse d'autant plus perplexe.

 

La tentation totalitaire ou le renard facho dans le poulailler démocratique.

Le roman de Strasser ne perd pas son temps en digressions inutiles qui auraient pu déforcer le propos et s'en tient à décrire point par point en 228 pages, rouage après rouage, la montée en puissance de cette aberrante machine qui étend son influence au coeur même d'une démocratie si sûre d'elle-même. Pour nous faire vivre véritablement l'expérience et non pas seulement garder le lecteur à distance confortable comme le ferait un essai, l'auteur commence par brosser à grands traits le portrait des principaux protagonistes - des gens normaux, plutôt raisonnables et assez sympathiques somme toute, qui seront pourtant tous impliqués dans le mouvement à un moment donné - et nous donne par là même des pistes qui permettent d'expliquer l'inexplicable. Certes, on y trouve les arguments classiques : l'instinct de meute des adolescents, la tentation de laisser un "petit père des peuples" prendre les décisions à votre place, la puissance de slogans simples et facilement applicables (La Force par la Discipline ! La Force par la Communauté ! La Force par l'Action !), l'excitation de faire partie d'un ensemble soudé (l'union fait la force) et exceptionnel.

Mais le livre met aussi en lumière un joli paradoxe : si ce type de mouvement extrémiste et doctrinal prétend unir ses membres dans un esprit collectif salutaire où plus personne n'est mis à l'écart ou marginalisé, où tous les élèves sont égaux et où l'esprit de compétition - toujours très marqué chez les ados - est joyeusement supprimé pour permettre à tous de s'épanouir en "faisant front" contre l'individualisme et les injustices (que du positif, a priori), la Vague sert pourtant tout autant les intérêts individuels. Ainsi, David Collins et Brian le quatterback de l'équipe de foot du lycée verront dans le grand principe collectif et solidaire du mouvement un moyen de renforcer efficacement la cohésion de leur équipe, plutôt démotivée par ses défaites successives et la frustration qui en découle. Ou Amy Smith, la meilleur amie mais aussi éternelle rivale de la "star" du lycée, la séduisante et intelligente Laurie Saunders, qui y verra l'opportunité de mettre fin à cette fatigante besogne consistant à tenter de se maintenir constamment au niveau de Laurie dans tous les domaines (petits amis, bonnes notes, popularité) pour simplement se fondre dans le mouvement. Ou le pauvre Georges Billings, éternel loser et souffre-douleur, qui y verra le moyen de sortir de son placard et devenir même - ce qui n'est guère étonnant - le membre le plus zélé et le plus convaincu du mouvement, celui qui a tout à gagner dans un système où, comme je l'ai déjà dit, plus personne n'est mis à l'écart des autres. Et si Laurie Saunders est bien la première élève de la classe à prendre conscience des dérapages du mouvement et même à s'opposer franchement à lui, précisons tout de même que cette belle intégrité provient aussi du fait qu'elle n'a jamais eu à subir jusqu'alors les brimades ou les frustrations de ses camarades. Exprimé plus simplement : Laurie, à l'inverse d'un Georges Billings, n'a rien à gagner à s'impliquer de tout son être dans la Vague, même si par une inversion ironique elle deviendra à son tour la brebis galeuse de la classe. Concédons-lui au moins ce courage : celui de ne pas renier ses principes au prix de cette subite perte de popularité.

Quant au professeur Ben Ross, sa tentation à se laisser lui-même porter par la Vague ne s'explique pas seulement par la curiosité de voir jusqu'où le conduira son expérience, sa satisfaction forcément un peu puéril à posséder un certain pouvoir en tant que leader mais, plus insidieusement, la satisfaction pour tout enseignant d'avoir une classe disciplinée, attentive, respectueuse, dont les devoirs sont rendus soignés et dans le temps imparti . Quel professeur n'a jamais rêvé secrètement d'une telle situation, fus-ce au mépris d'une liberté à laquelle on ferait bien quelques petites entorses pour le bien de tous, soit, mais aussi pour sa propre satisfaction.

Le roman de Strasser ne se prive pas de mettre à jour, sans avoir l'air d'y toucher, nos sentiments contradictoires envers une démocratie considérée comme le modèle insurpassable (ou comme l'exprime de manière plus nuancée une célèbre phrase : "le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres !") mais aussi trop souvent génératrice d'un chaos bien difficilement contenu. Un problème "résolu" - si on peut dire - par cette dictature théoriquement honnie mais aussi tellement séduisante sur certains aspects. Lors d'un mea-culpa général, Ben Ross sera bien obligé d'admettre cette vérité gênante : "Le fascisme ne se retrouve pas seulement chez ces gens là (les nazis). Il est ici, en chacun de nous". 

La Vague n'est donc pas uniquement une classique mise en garde (souvent traitée dans les dystopies) envers une Histoire qui pourrait se répéter. N'oublions pas que la situation sociale des élèves du lycée Gordon ne peut être comparée à celle d'une Allemagne vaincue durant la Première Guerre et qui dû en supporter les conséquences (pauvreté, chômage, inflation, perte de l'identité nationale) avant qu'un sociopathe démagogue à moustache ne lui fasse miroiter un redressement du pays. Et voilà une des constatations les plus intéressantes du roman de Strasser : la petite dictature mise au point par Ben Ross n'a même pas besoin du prétexte d'une situation nationale précaire pour s'épanouir. Du reste, nous le constatons tous les jours avec ces micro-dictatures adeptes du décervelage et d'un esprit collectif aliénant qui se cachent derrière de sois-disants bonnes intentions et / ou une Vérité Absolue (sectes, groupes extrémistes / intégristes). Car, bien sûr, il n'existe pas des totalitarismes mais un totalitarisme, toujours le même, qui utilisent les mêmes méthodes, les mêmes principes, et dont La Vague de Ben Ross (et le nazisme dont il est inspiré) n'est qu'une variante parmi d'autres. Mais tellement éclairante.

Peut-être même, à y songer, cette Vague s'inscrit-elle dans une problématique plus vaste encore (et plus difficile à cerner et à expliquer) qui concerne ce que l'on pourrait qualifier de "phénomène d'émulation collective". Cette émulation est nettement visible dans le roman ; elle est le liant qui permet à la "sauce de prendre" si on peut dire, en-dehors de toute doctrine cohérente, de tout plan savamment mis en place, dont le message met un certain temps pour être intégré aux consciences alors que l'enthousiasme, de nature plus "organique" disons, est spontanée. Elle s'observe par ce flux d'énergie communicative décrite par les élèves eux-mêmes, cette excitation générale qui vous incite à "faire partie de quelque chose de plus grand que vous" (dixit un des élèves de Ross). Quitte à abandonner toute identité et tout sens critique. Un tel pouvoir de la masse sur l'individu n'est pas condamnable en soi bien sûr (auquel cas il faudrait condamner les concerts de rock, les meetings, les rencontres sportives, les manifestations aux justes revendications, etc...) mais il n'en demeure pas moins que cette exaltation collective est le terrain sur lequel se développe les mouvements du style de la Vague et nombre de débordements de masse comme la violence dans les stades par exemple. A l'heure où l'on critique souvent l'individualisme (associé à l'égoïsme) et le "cocooning" dans sa version techno (Internet-Pizzas à domicile-dodo), une petite pointe de scepticisme envers le pouvoir attractif des foules et la séduction des groupes de pression  rééquilibre un peu le débat, à défaut de donner raison / tort à l'un ou à l'autre.


La Vague est, on l'aura compris, un ouvrage principalement destiné à inciter les adolescents mais aussi les adultes à se poser de nombreuses questions dignes d'intérêt pour toute société démocratique qui non seulement cherche à éviter de tomber dans certains travers fascisants mais aussi à ne pas se complaire dans une attitude naïve ou hypocrite qui voudrait ignorer / nier nos petites envies démissionnaires, notre souci d'appartenance à tel ou tel groupe et le retour à une discipline de fer qui en arrangerait bien certains.

C'est pourquoi j'ai surtout insisté sur cet aspect du roman car, au niveau de la construction (classique) ou plus encore du style (anodin), il y a peu à dire. C'est de l'écriture fonctionnelle à la manière des best-sellers "à l'américaine", où s'alignent sagement des phrases sèches et courtes à la syntaxe simple et où l'auteur ne se soucie pas le moins du monde de trouver ne serait-ce qu'une métaphore originale ou une formulation innatendue. Un exemple par les premières phrases du livre qui donnent le "la" de tout le texte : "Assise dans la salle du journal du lycée Gordon, Laurie Saunders mâchouillait le bout d'un stylo Bic. C'était une jolie fille aux cheveux châtains coupés court qui souriait presque tout le temps, sauf lorsqu'elle mordillait un stylo. Ces derniers temps, elle en avait rongé des tonnes".

Mais je rappelle que le livre a été publié en pocket jeunesse et que son propos n'est pas de partir à la recherche du temps perdu en évoquant, avec un style raffiné, une madeleine mnémotechnique.

En tant que message de salubrité publique qu'il n'est jamais inutile de rappeler, j'aurais pu mettre une note plus élevée. Mais un roman ne pouvant se juger que sur ses bonnes intentions (ce serait trop facile, aussi), je lui mettrai donc un...


Note : 7,5/10

 

Ragle Gumm

 

 

A propos de ce livre :



- Coïncidence du calendrier : deux jours après avoir fini le livre, j'ai eu la surprise de voir le DVD de l'adaptation cinématographique sur le présentoir des nouvelles sorties dans un vidéo-club. Je l'ai donc loué, histoire de continuer un peu à surfer sur la vague.
Il s'agit d'un film allemand, fidèle à la trame du roman de Strasser dans son ensemble mais avec quelques différences bienvenues qui m'ont éviter d'avoir une trop grande sensation de déjà vu / lu. Le fait que l'histoire a été resituée dans un lycée allemand ajoute une dimension particulière qui joue évidemment sur la difficulté de l'Allemagne, encore aujourd'hui, à digérer un passé lourd à porter. Le film m'a parfois sembler plus crédible et réaliste que le roman, notamment dans le comportement des élèves de la classe, dont certains rechignent tout de même au début à suivre le mouvement, alors que dans le roman ils adoptent tous un peu trop rapidement et avec une docilité qui m'avait étonné les nouvelles règles édictées par le prof. Les caractères des personnages sont aussi moins typés (voir caricaturaux) que dans le roman. Pour ne prendre que le cas de Leslie, elle figure un peu trop dans le bouquin comme une fille ayant toutes les qualités alors que, dans le film, son équivalent allemand est certes plus clairvoyant que les autres mais fait aussi preuve d'égocentrisme. Idem pour les autres personnages. Bref, le film - une fois n'est pas coutume - m'a paru faire preuve de plus de nuances. De même la fin - similaire dans son message mais différente dans le moyen employé - à ma préférence dans le film, même si celui-ci en rajoute une couche dans le drame en proposant un twist dramatique et percutant.

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