De as fi Harap Alb
Genre: Heroic Fantasy , Parodie
Année: 1965
Pays d'origine: Roumanie
Réalisateur: Ion Popescu Gopo
Casting:
Florin Piersic, Cristea (Chris) Avram, Lica Gheorghiu, Irina Petrescu, George Demetru, Fory Eterle, Emil Botta, un ours des Carpates...
Aka: If I Were the White Moor / The White Moor
 

Dans un univers médiéval kitsch et féérique, trois frères s'exercent au tir à l'arc. Après que les deux aînés aient prouvé leur dextérité, le cadet s'avance pour les imiter. Il est blond et a fière allure, dirait Dante Alighieri ; un vrai prince charmant de conte. Hélas, l'apparence est trompeuse, et il rate lamentablement ce que ses frères ont brillamment réussi, provoquant l'ire de son royal paternel.
Peu après, il écoute une mère narrer à ses trois fils l'histoire du "Maure blanc", un conte qu'il connaît par coeur depuis sa tendre enfance. D'ailleurs, cette fratrie, n'est-ce pas lui et ses trois frères ? Mais le conte semble arriver dans la réalité, le roi, son père (à notre héros), a reçu un message de son frère "l'empereur vert" qui, n'ayant eu que des filles, lui mande (au père du héros) de lui envoyer un de ses fils pour hériter du trône. Voulant éprouver la bravoure de ces derniers, le roi se déguise en ours et se place sur le chemin emprunté successivement par ses fils. Les deux aînés prennent peur et s'en retournent piteusement au palais. Le cadet, ayant vent de la ruse (vu qu'il connaît déjà toute l'histoire), s'en va confiant, mais il croise malencontreusement un vrai ours...

 

 

Voici une mise en abyme assez brillante, à défaut d'être originale, d'un célèbre conte roumain ("Le maure blanc"), dont le film est à la fois l'adaptation et la parodie. Son titre (au film) est d'ailleurs évocateur, ce n'est pas "Le maure blanc" ("Harap Alb" en roumain) comme le conte, mais "Si j'étais le maure blanc" (traduction littérale de De as fi Harap Alb). Le personnage principal (incarné par Florin Piersic) étant à la fois acteur du conte et spectateur de celui-ci et donc de lui-même. Le décalage entre ses attentes (c'est-à-dire le conte tel qu'il se le rappelle) et ce qui lui arrive en réalité constituant un des principaux ressorts comiques du métrage. Ainsi, du fait de son extrême naïveté, pour ne pas dire sa bêtise, ses tentatives d'éviter les mésaventures du Maure blanc (ce qui est paradoxal dans le mesure où il souhaite que le conte se déroule normalement, ou en tout cas ait sa conclusion normale), grâce à sa connaissance de l'histoire, échouent toutes, le ramenant inévitablement vers le chemin tracé.

L'autre procédé comique, ou tout au moins de distanciation avec l'oeuvre littéraire, réside dans l'aspect visuel volontairement ridicule du film. Des décors et costumes kitschissimes qui dynamitent toute notion d'esthétisme et de bon goût, avec des couleurs ultra criardes qui rendraient un caméléon daltonien. L'enlaidissement des personnages féminins, avec des perruques apparemment taillées dans des balais à chiottes, et les tenues des principaux protagonistes masculins, semblant sortis du dressing room d'une drag-queen brésilienne, ont pu faire croire à quelques spectateurs peu attentifs (et par ailleurs britanniques) que le film était crypto gay (ça et la présence des deux "sex-symbols" masculins du cinéma roumain des années 60 dans les deux principaux rôles) ; il n'en est rien, bien entendu.

 

 

Le conte qui sert de base au film est l'une des plus célèbres oeuvres littéraires roumaines du 19e siècle. Son titre étrange : le "Maure blanc" ("Harap alb") est le surnom que donne au héros son ennemi le "glabre", après qu'il l'ait par traîtrise contraint à devenir son serviteur, le terme "maure" ou "nègre" signifiant ici esclave. Son auteur, Ion Creanga, fils de paysans et pope défroqué, est en quelque sorte le Hans Christian Andersen moldave. Tiré d'une légende populaire locale, le "Maure blanc" a fait l'objet de nombreuses exégèses de par la complexité de son récit, allant bien au-delà de l'aspect "récit initiatique de passage à l'âge adulte", brassant de nombreux symboles et notions (double maléfique, usurpation d'identité, machiavélisme "positif" du héros et "négatif" de son ennemi). Le film lui-même, étant plus une parodie des contes de fée en général, n'appelle pas autant d'interprétations.

Son réalisateur, Ion Popescu-Gopo, est surtout célèbre pour son travail dans le cinéma d'animation. Peintre caricaturiste de formation, il est le créateur du "petit bonhomme Gopo", un homoncule nu et asexué qui sera le héros de tous ses dessins animés (courts et longs métrages) de 1956 à 1977. Le "petit bonhomme Gopo" recevra de nombreuses récompenses à l'international, dont une palme d'or du court métrage. Parallèlement, Ion Popescu-Gopo réalisera des films "normaux" (comprendre : non d'animation) moins connus à l'étranger, mais considérés aujourd'hui comme des classiques de l'humour en Roumanie. Il est aussi jugé comme l'un des pionniers du cinéma de science-fiction et d'heroïc-fantasy roumain, même si ces genres ont toujours été traités dans ses films sous le biais de la parodie.

 

 

Le héros, quasi éponyme du film, est incarné par Florin Piersic, le James Dean des Carpates séducteur à la ville comme à l'écran, marié à plusieurs reprises à des starlettes roumaines et hongroises. Il eut quelques ennuis au début des années 80 en entrant en rivalité amoureuse avec un des fils Ceausescu. Il est ici parfait dans son interprétation d'une caricature de prince charmant, sympathique mais stupide, sorte de pendant masculin de la "blonde idiote" des comédies. Dans le rôle de son double maléfique, le "glabre", on trouve l'autre "séducteur" du cinéma roumain des années 60, Cristea Avram, dont ce De as fi Harap Alb sera la dernière prestation dans son pays natal. La même année (1965), il tourna dans une coproduction française, "Mona l'étoile sans nom", où il jouait l'amant de Marina Vlady ; rôle qui ne se limita pas au film, et il obtint des autorités roumaines la permission d'accompagner l'actrice en France. Il deviendra dans les années 70, sous le pseudonyme de Chris Avram, un second rôle apprécié du cinéma de genre italien (La baie sanglante, Rue de la violence, etc.).

De as fi Harap Alb est donc un film très sympathique et recommandable (d'autant plus que les films roumains d'heroïc-fantasy ne courent pas les rues), malgré un twist final trop prévisible, pour peu que l'on ne soit pas allergique à son esthétique ultra kitsch.

 

 

Note : 7,5/10

Sigtuna

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