Au royaume des miroirs déformants
Titre original: Королевство кривых зеркал / Korolevstvo krivykh zerkal
Genre: Fantasy
Année: 1963
Pays d'origine: U.R.S.S.
Réalisateur: Aleksandr Rou
Casting:
Olya Yukina, Tatiana Yukina, Anatoli Kubatsky, Andreï Fajt, Lidia Vertinskaya, Arkadi Tsinman, Tamara Nosova...
Aka: The Kingdom Of Crooked Mirrors
 

URSS, au début des années 60 - la jeune écolière Olya, au lieu de rentrer chez elle après les cours, regarde en cachette, perchée sur un mur, un film interdit au moins de 16 ans. Mais 18 heures sonnent, et elle regagne en vitesse ses pénates (enfin... l'appartement de sa grand-mère) toute essoufflée, ses vêtements dans un triste état et en ayant égaré la clef des lieux. Sa grand-mère qui, habituée à ses frasques, ne prend plus la peine de la gronder, la laisse pour se rendre chez la concierge remplacer la clé perdue. Avant de partir, elle lui recommande de ne pas faire de bêtise, et surtout de ne pas manger de la confiture de cerise avant le dîner. Une fois seule, Olya se précipite sur le confiturier pour se goinfrer, mais en se querellant avec son perroquet (oui dit comme ça, ça fait bizarre, mais c'est l'ensemble du film qui est étrange), elle casse un pot. Le grand miroir de la pièce se met alors à luire et Olya, irrésistiblement attirée par son reflet, est projetée à l'intérieur...

 

 

Une fillette, "l'autre coté du miroir", comment ne pas penser à "Alice au pays des merveilles" ! Pourtant, les similitudes entre l'oeuvre de Lewis Caroll et la nouvelle de Vitali Gubarev, dont ce métrage est l'adaptation, s'arrêtent là, à cet argument de départ, l'histoire étant tout autre. Dès son passage de l'autre côté, Olya rencontre son image identique "d'outre miroir " Yalo, faisant ainsi écho au voeu de sa grand mère excédée : "si tu pouvais te voir de l'extérieur". Les deux jumelles, devenues inséparables, s'en vont alors visiter ce royaume des miroirs déformants, où tout est vu à travers un prisme (les miroirs du titre), donnant une image fausse de la réalité. Allusion transparente, pour les enfants du bloc de l'est auxquels ce film était destiné, au monde capitaliste. Par une curieuse relativité des choses, que nous appelleront le postulat des valeurs inversées, le spectateur français (ou même belge, ne soyons pas sectaire) né avant 1989 aurait plutôt tendance à voir dans ce royaume de l'information mensongère une allégorie du bloc communiste (bien que d'autres indices font clairement pointer la boussole vers l'ouest).

 

 

Mais résumer ce film à son aspect propagandiste (somme toute assez subtil et peu appuyé, compte tenu de la fluidité de l'action) serait aussi mensonger que réducteur. Ce qui étonne et enchante le spectateur, quelque soit son âge, c'est la richesse des décors, la beauté des costumes, la qualité des effets spéciaux... bref, le "style" Aleksandr Rou. Néanmoins, cela reste un film pour enfants, un conte de fées visuellement superbe mais forcément naïf dans la forme, malgré son ambiguïté dans le propos, et assez répétitif. Reste que, si vous ne trouvez pas son duo d'héroïnes trop insupportable (leur laideur sympathique et le côté "étrange" de la gémellité devrait faire passer la pilule aux plus réfractaires à ce genre enfantin), vous vous plairez facilement dans ce royaume fantastique dominé par un quatuor d'animaux anthropomorphisés ; ce film étant le pendant soviétique des meilleurs Disney de l'époque du grand Walt.

Quasi inconnu en France, Rou est considéré en Russie comme, si ce n'est l'égal, au moins l'émule et le concurrent du grand Alexandr Ptushko. Issu comme ce dernier des "effets spéciaux" et, tout comme Ptushko, spécialisé dans le "fantastique familial", Aleksandr Rou, dont les films ont bercé deux générations de natifs de Leningrad et de Karl-Marx-Stadt, a malgré tout une filmographie plus mineure (dans tous les sens du terme) que son rival, car limitée à un jeune public, quand celle de Ptushko touche tous les âges. Rou doit son patronyme étrange à un père irlandais, ingénieur débarqué à l'époque où l'empire des tsars, jetant ses derniers feux, s'ouvrait massivement aux capitaux et entreprises étrangères pour améliorer ses infrastructures. Mais en 1914, cet indigne paternel fuira le pays en guerre, en abandonnant sa famille. Le petit Rou connut alors la plus noire des misères jusqu'aux années 20. Pur produit du système éducatif du nouveau régime, il intégrera à sa sortie de l'université la "Soyoudezfilm", en tant qu'assistant réalisateur chargé des effets spéciaux, et passera à la mise en scène en 1938. Il restera actif jusqu'à sa mort en 1972, la même année que Ptushko. Notons que le fait que Ptushko et Rou aient travaillé dans des registres identiques sans jamais se croiser professionnellement n'a rien de surprenant, les deux oeuvrant pour des productions concurrentes, la prestigieuse Mosfil pour le premier, les studios Gorki pour Rou.

 

 

Je ne finirai pas cette modeste critique sans saluer la remarquable prestation des interprètes adultes, dans des rôles à maquillage forcément casse gueule. Ceux qui ont vu Sadko et son Phénix/harpie reconnaîtront facilement le regard hypnotique de Lidia Vertinskaya, qui joue la femme serpent. Née en Chine de parents géorgiens ayant fuit la révolution, épouse d'un des plus grands acteurs russes blacklistés sous Staline, actrice elle-même par nécessité, et mère de deux filles qui deviendront les reines du théâtre moscovite, sa vie fut un roman. Dans le rôle de son père, l'homme rapace, Andreï Fajt, qui débuta dans Le cuirassé Potemkine, est tout aussi impressionnant. On notera aussi la présence de Georgi Milliar, l'acteur fétiche de Rou (vu aussi dans Sampo), et celle de Tamara Nosova qui joue la belette (un rôle non zoomorphe). Tamara Nosova, qui était l'épouse du scénariste Vitali Gubarev, auteur de la nouvelle d'origine, et qui fut dans les années 60 une des plus célèbres actrices soviétiques, mourut en 2007 dans le plus total dénuement, comme tant d'autres retraités floués par le changement de régime. Je ne sais ce que devinrent les jumelles, mais les mauvaises langues prétendent qu'il s'agissait en fait de jumeaux et qu'ils émigrèrent en Pologne où il firent une brillante carrière en politique.
Quoi qu'il en soit n'hésitez pas à franchir le miroir avec elles.

 

 

Note : 8/10

Sigtuna

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