Laissez bronzer les cadavres
Genre: Polar , Thriller
Année: 2017
Pays d'origine: France / Belgique
Réalisateur: Hélène Cattet et Bruno Forzani
Casting:
Elina Löwensohn, Marc Barbé, Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin, Dorylia Calmel, Michelangelo Marchese, Pierre Nisse, Dominique Troyes (Marilyn Jess)...
 

Bruno Forzani et Hélène Cattet : un duo de réalisateurs plus que prometteur. Après être apparus avec un film saisissant, Amer (2009), puis un second opus déroutant, "L'Etrange couleur des larmes de ton corps" (2013), on était plus qu'impatients de découvrir un nouveau film qui consacrerait, en quelque sorte, les promesses contenues dans leurs deux premiers films tout en corrigeant, également, les quelques scories qui pourraient rendre quelque peu hermétique l'appréhension de leur cinéma. Point de giallo pour ce troisième opus mais un autre genre emprunté au cinéma populaire, celui de notre âge d'or : le polar, avec pour base scénaristique un roman publié en 1971 dans la collection Série noire chez Gallimard, cosigné par Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid.

Les romans de Jean-Patrick Manchette ont maintes fois été adaptés au cinéma : "Gunman" (2015), "Le Choc" (1982), "Pour la peau d'un flic" (1981), "Trois Hommes à abattre" (1980) ou Folle à tuer (1975). Quant à Jean-Pierre Bastid, en marge de son activité de romancier, il a fréquemment oeuvré au cinéma en tant que scénariste : L'Enfer sur la plage de José Bénazéraf (1966), "La Peur et l'amour" (1967) et "La main noire" (1968) de Max Pécas ou "Dupont Lajoie" d'Yves Boisset (1975) mais également en tant que réalisateur : "Massacre pour une orgie" (1966) ou "Hallucinations sadiques" (1969).

Bref, de nouveaux horizons, de nouvelles promesses et une solide attente de la part des spectateurs... Qu'en est-il au final ?

 

 

Dans une étrange communauté gravitant autour d'une artiste peintre vivant hors des conventions et des contingences du monde civilisé, quelque part en Corse dans les années 70, un quatuor de types patibulaires opère un casse d'un fourgon blindé. Si l'opération réussit bien, les lingots d'or étant désormais en leur possession, ils savent qu'il n'est pas facile de s'exfiltrer incognito de cette île. Aussi, ils décident de rester quelque temps chez notre artiste, ainsi que son voisin, afin de faire profil bas et d'affiner leur alibi.
Pas de chance, la nouvelle épouse du voisin débarque, sans prévenir, avec un enfant en bas âge et une nounou. Cela met à rude épreuve les nerfs de nos braqueurs.
Le pire ne tardant pas à venir avec un couple de gendarmes en moto, assez perspicaces, qui viennent procéder à une vérification de routine. Mal leur en prend car la gendarme subit la première le feu de nos braqueurs...
Il va s'en suivre une nuit de survie épouvantable, éprouvante, autant pour les civils pris entre les deux feux, que pour notre défenseur de la loi qui devra puiser dans ses ultimes ressources pour survivre, mais également pour nos braqueurs qui se déchirent...

 

 

Si le cinéma de Bruno Forzani et Hélène Cattet s'inspire clairement du cinéma italien des années 70 pour l'esthétisme ou encore l'utilisation de certains ressorts tels que l'Eros et le Thanatos, nos réalisateurs, soutenus par une paire de producteurs courageux et visionnaires (François Cognard et Eve Commenge), s'accaparent les codes et la substance de cette mouvance cinématographique pour proposer quelque chose de neuf. Une vision et un style qui transcendent largement le matériau de base, que ce soit du point de vue esthétique ou dans la transgression des tabous. C'est bien simple, on n'avait jamais vu quelque chose d'à la fois aussi avant-gardiste mais également aussi libre par rapport aux conventions et aux bonnes moeurs modernes : un retour vers un cinéma clairement sexué et transgressif.

La réalisation, d'un point de vue technique, alterne le visionnaire, l'avant-gardiste et l'inédit, mais aussi, surtout au début, un découpage exagérément serré et séquentiel, notamment dans les gros plans sur les personnages. Un séquençage que l'on pourrait d'ailleurs croire emprunté à la bande-dessinée qui ralentit quelque peu la fluidité du métrage et la lisibilité pour le spectateur qui manquerait presque de décrocher. Il est à noter que l'on sent le budget serré, ce qui est renforcé par l'unité de lieu et l'hermétisme relatif de l'histoire. L'utilisation du facteur temporel, fidèle au roman original dans lequel chaque début de chapitre indique l'heure de l'action à la minute près, s'avère quelque peu lassante à force de répétition et d'insistance, tel un frein à main narratif qui nous empêche de totalement nous immerger. Mais une fois ces écueils de style digérés, le film ne cesse de progresser pour fournir des émotions visuelles et images jamais vues jusqu'alors. Si d'excellentes idées sont à noter, notamment le parallèle entre les fourmis qui évoluent, frénétiques, dans le décor en plan vertical, pour filer la métaphore avec nos personnages qui ne vont pas tarder à se dévorer, le clou pictural du film réside dans la scène où l'un des personnages s'accapare les lingots d'or dans le coffre de la voiture. Il baigne dans une myriade de petites flammes qui arrosent le décor pour susciter l'enchantement. Des images de toute beauté, presque irréelles, que personne n'avait proposées avant ce film, à notre connaissance du moins.

 

 

Ce talent esthétique est, indéniablement, la marque des très grands réalisateurs et l'on peut supposer que notre duo de réalisateurs ne va cesser de nous surprendre sur ce terrain. D'ailleurs, notre scène se conclut avec une balle qui rentre dans le corps d'un personnage, avec un effet chromatique dont la beauté transcende, là encore, ce qui avait été fait auparavant. Mais le pivot du film réside dans le personnage qui introduit et achève notre récit. Un ange de la mort que l'on découvre par des flashbacks, là encore réalisés avec une maestria technique quasi inégalée, et qui trouve sa justification à la fin. Des instants féeriques qui démontrent qu'il n'est nul besoin de disposer de budgets indécents pour faire avancer la matière cinématographique, ni de retouches infographiques rectifiant l'image à l'infini ou presque, pas de trois dimensions dont les spectateurs se lassent déjà, ni même d'un procédé Imax oiseux, mais qu'il suffit d'une vision et de l'ambition de faire avancer un art par un artisanat inspiré qui, d'ailleurs, pourrait bien être imité ici ou là, pour revenir mâché et édulcoré via un canal hollywoodien...

Édulcorer ne fait manifestement pas partie des intentions de Bruno Forzani et Hélène Cattet qui proposent des morts violentes, cruelles et quasi sexualisées. On aurait peut-être aimé un sort différent pour l'un des gendarmes mais le caractère intransigeant de l'oeuvre initiale était ainsi...

Nous avons incontestablement affaire à un cinéma adulte, transgressif, ouvertement sexué et éminemment artistique. En effet, il est nécessaire de voir le film pour saisir l'allusion de l'affiche et la portée implicite de ces lignes. Rarement on aura vu une telle audace, un tel affranchissement des conventions. A l'heure d'un formatage indéniable, et cela à niveau planétaire où toutes les histoires semblent sortir de la même usine, nous avons enfin un film dérangeant, qui s'adresse aux adultes en refusant de les infantiliser. Un phénomène rare de nos jours et une démarche d'intégrité à saluer car se positionnant à contre-courant, qui hisse un peu plus notre film au rang d'art, au-delà du style et de l'inventivité de la mise en scène. Il convient donc de saluer ce film, malgré ses défauts, ses limites, qui grèvent ici ou là l'histoire, pour retenir la matière cinématographique pour le moins explosive, avant-gardiste, brûlante, dans la forme comme dans l'intention, de Laissez bronzer les cadavres.

 

 

Côté casting, on retrouve avec plaisir quelques figures bien connues, dont l'actrice d'origine roumaine Elina Löwensohn, égérie de Hal Hartley pour lequel elle tourna cinq fois (Amateur, Flirt, Simple Men, etc.) puis de Bertrand Mandico qui la dirigea dans neuf courts-métrages et dans son premier long "Les Garçons sauvages", déjà remarqué dans plusieurs festivals et qui devrait connaître une sortie nationale en février 2018 ; Stéphane Ferrara, ancien champion de boxe reconverti au cinéma dans les années 80, dont la carrière compte pas moins de 64 rôles pour des réalisateurs aussi variés que F.J. Ossang ("Le Trésor des îles chiennes" et "Docteur Chance" aux côtés de Joe Strummer), Tinto Brass (Paprika) ou Jean-Luc Godard dans "Détective" aux côtés de Johnny Hallyday, sans oublier Sergio Gobbi dans l'inénarrable "La Nuit du risque" ! Bernie Bonvoisin, chanteur et co-fondateur du groupe Trust a lui aussi effectué une belle reconversion en tant qu'acteur et réalisateur notamment avec les très remarqués "Les Démons de Jésus" (1997) et "Les Grandes bouches" (1999). N'oublions pas la légendaire Dominique Troyes, plus connue sous le nom de Marilyn Jess ou Patinette qui fit les beaux jours de l'âge d'or du X français avec des titres comme "Dans la chaleur de St. Tropez" et "Adorable Lola" de Gérard Kikoïne ou "La Femme-objet" de Claude Mulot et que l'on retrouvera bientôt sur les écrans en compagnie d'une autre légende du genre, Alban Ceray, dans L'Amour est une fête dont l'action se situe dans le milieu du porno au début des années 80.

Si les fans du cinéma de genre ont oeuvré, bataillé même, pour que les réalisateurs du cinéma bis aient enfin quelque reconnaissance, démarche par ailleurs reprise par certaines revues grand public, Laissez bronzer les cadavres leur propose un nouveau défi : être les découvreurs avant-gardistes d'une nouvelle tendance, d'un élan du cinéma moderne qui pourrait prendre de nouvelles marques avec Hélène Cattet et Bruno Forzani. Une belle bataille en perspective qui ne sera jamais trop précoce...

Qui peut prédire la destinée de Bruno Forzani et Hélène Cattet ? Vont-ils continuer dans une veine aussi farouche, aussi indépendante ou, au contraire, mettre leur indéniable talent au service d'un marché lucratif, la publicité par exemple, où leur maestria visuelle ferait merveille sur des formats courts ? Si notre duo se voyait proposer des formats visant davantage le grand public, pourrait-il se tourner vers un cinéma plus lisible afin de séduire une plus large audience, quitte à revenir en alternance à de petits budgets, où ils pourraient transgresser à nouveau les limites actuelles ? L'avenir nous le dira. En tout cas, soyez avant-gardistes : voyez et soutenez Laissez bronzer les cadavres !

 

 

Bastien

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