Replay
Genre: Fantastique , Voyages dans le temps
Année: 1986
Pays d'origine: Etats-Unis
Editeur: Points
Auteur: Ken Grimwood
Traducteur:
Françoise et Guy Casaril
 

Le 18 octobre 1988, Jeff Winston succombe à une crise cardiaque. Il se réveille en 1963, à l'âge de dix-huit ans, dans son ancienne chambre d'université...mais avec ses souvenirs d'adulte intacts. Après la consternation initiale, il profite de cet avantage de connaître l'avenir des vingt-cinq prochaines années pour faire prendre à sa vie une tournure différente et, accessoirement, faire fortune. Mais lorsque sa deuxième mort survient - exactement à la même date que le première - le phénomène recommence, encore et encore. C'est le début d'une étrange odyssée existentielle pour Jeff, et d'une conscience de plus en plus douloureuse de sa condition de replayer. Jusqu'à ce que le hasard lui fasse rencontrer une femme qui se trouve dans la même situation que lui. Mais être deux ne rend pas les choses forcément plus facile.

Ayant eu le privilège d'être publié dans une collection hors-genre (Points), "Replay" a ainsi pu profiter d'un lectorat plus large et intéresser même ceux qui affirment ne pas apprécier le fantastique ou la science-fiction. Pourtant, le roman de Grimwood emprunte bel et bien son idée de départ et ses nombreux développements aux deux genres à la fois (SF pour le thème du voyage dans le temps, fantastique car le moyen utilisé pour ce voyage n'a rien de scientifique). Voilà qui explique probablement la notoriété de ce roman aux allures de mainstream, apparemment destinée à demeurer unique car si son auteur a bien publié d'autres romans aux Etats-Unis, aucun d'entre eux n'a jamais été traduits et édités à part Replay. Et même dans le cas contraire, Grimwood était peut-être destiné, comme J.D. Salinger ou Daniel Keyes (Des fleurs pour Algernon) à rester l'auteur d'un seul roman vraiment marquant, reléguant le reste de sa production à l'arrière-plan. Pour moi, il n'est pas exagéré de dire qu'il s'agit d'un classique de ces vingt dernières années, qui va bien au-delà de son astucieux postulat de départ qui n'en aurait fait, au mieux, qu'un agréable divertissement. Mais sa portée est toute autre et, comme toute oeuvre vraiment marquante, elle embrasse de nombreux sujets de réflexion qui concernent chacun d'entre nous, dont le rapport au temps, à la mémoire, au passé, aux choix que nous faisons, au décalage permanent entre notre perception et celle des autres, mieux que ne le ferait n'importe quel traité trop théorique sur la fameuse "condition humaine" et nous renvoie plutôt aux oeuvres de Kafka ou à l''Invention de Morel" d'Adolfo Bioy Casarès.

Mais contrairement à ses glorieux prédécesseurs, qui sont de belles mécaniques un peu froides semblables aux tragédies grecques, Replay dispose d'un atout supplémentaire de taille : l'émotion. Non pas celle que l'on convoque à tout bout de champ sur les émissions de télé qu'elle en devient ridicule et même inepte à force de caricature, mais celle qui vous prend véritablement aux tripes par sa sincérité et l'écho démultiplié qui résonne en vous.


Cette charge émotionnelle n'est pas immédiate et, pour tout dire, n'était le fait que débuter une histoire par la crise cardiaque du personnage principal n'incite guère à la rigolade, la suite pourrait laisser croire à une petite comédie fantastique aigre-douce. Mais si les premiers chapitres sont amusants dans leur manière d'explorer tous les avantages et inconvénients de la situation du personnage central (en cela, Grimwood n'innove guère par rapport aux nombreuses histoires traitant du voyage temporel), le roman gagne peu à peu en profondeur. Tout d'abord en nous montrant la stupéfaction puis surtout l'aliénation d'un l'homme dont la mémoire est trop remplie de ses multiples vies différentes situées toujours dans la même portion temporelle, qui s'effacent au moment de la date butoir pour tout le monde sauf pour lui. Ainsi, nous assistons par exemple à la scène où Jeff doit se résigner à dire adieu à sa fille lors d'un énième "replaying" (vécu pourtant avec plus de sérénité comparé à ses essais précédents) qu'il ne retrouvera plus, qui ne sera même pas née, son prochain saut suivant un autre chemin.

Mais c'est surtout au moment où Jeff, au plus fort de sa résignation, rencontre par hasard une jeune femme, Pamela, elle aussi condamnée à retourner constamment en arrière approximativement dans la même portion de temps et à revivre une période de son existence encore et encore, que le roman marque un tournant dramatique bienvenu dans sa progression. Là où Jeff ne trouvait, lors de ses premiers retours en arrière, que la satisfaction puérile de jouer aux courses en connaissant les résultats à l'avance, d'établir une fortune à coups de boursicotages et, au bout du compte, sombrer dans la lassitude, puis la dépression et le repli après ces quelques instants d'amusements passagers, Pamela trouvera dans la même situation la force d'oeuvrer dans une direction plus positive et plus constructive, même si elle aussi subira longtemps le même isolement. Une rencontre inespérée en guise de planche de salut, même un peu bancale. Car croire qu'on est le seul être humain au monde victime d'un phénomène qui dépasse l'entendement (et la physique) représente bien le summum de la solitude, la mise à l'écart du reste de l'humanité.


Après avoir ainsi mener chacun leur barque de leur côté et selon leur tempérament respectif, leur rencontre leur donnera ainsi l'occasion de pouvoir enfin partager une expérience trop insensée pour pouvoir être divulguée à ceux - autrement dit le reste du monde - ignorants de leur calvaire. Dans le vocabulaire criminel, on parle de complicité. En amour également, quand celui-ci dépasse le stade du penchant occasionnel et se voit attiser, comme ici, par une circonstance exceptionnelle. Et si nos deux replayers sont coupables d'un "crime", c'est celui de ne pouvoir partager la même réalité que les autres. Voilà qui a de quoi rapprocher même les êtres les plus dissemblales mais qui fera aussi peser sur eux le poids d'une union problématique qui est autant subie que désirée.

Car la relation entre ces deux naufragés du temps ne se fera pas sans heurts, sans malentendus, sans ruptures temporaires. Grimwood refuse de laisser dériver son roman sur les eaux sirupeuses de la love story qui serait censée effacer les facéties d'un espace-temps détraqué. Il ne ménage pas ce couple réunit, finalement, plus par nécessité que par choix. Et c'est tout bénéfice pour le lecteur, le roman acquérant alors une dimension supplémentaire.

Si la situation réciproque des deux personnages au début de l'histoire était dramatique (malgré quelques moments drôles aussi car le roman n'est pas qu'une vallée de larmes), celle les unissant dans l'irrémédiable devient tragique, comme si le soulagement d'avoir enfin trouvé l'Interlocuteur et le compagnon de galère devait se payer du prix d'une douleur encore plus grande. Car il faut bien relancer une histoire qui, à ce stade, risquerait de sombrer dans la monotonie.

Aussi, l'auteur, qui n'en est plus à une avanie près, nous assène une nouvelle révélation en forme d'uppercut émotionel : voilà que nos deux replayers ne remontent plus le temps au même moment et que se manifeste entre eux un décalage temporel toujours plus important. Le premier (Jeff) a faire le bond dans son corps d'antan se voit alors contraint d'attendre que l'autre en fasse de même. Et l'attente peut être longue, de plus en plus longue en vérité, Jeff épiant chaque jour le retour de sa compagne. Cette situation nous vaut un beau moment où Jeff, assis dans une cafétéria, face à une Pamela qui n'est pas encore "sa" Pamela mais une adolescente insouciante ignorante de son existence, attend le moment où la conscience de la Pamela qu'il connaît si bien intègre enfin le corps de la jeune fille. Et cet instant survient enfin, marqué par un certain regard de reconnaissance qu'elle glisse enfin vers lui, témoignant ainsi de son replaying tant attendu. Jusqu'à la prochaine mort et le prochain retour, au délai encore plus éloigné que la fois précédente.

Je terminerais juste en disant que j'ai été un peu déçu par une conclusion assez conventionnelle, qui sacrifie trop à une morale qu'on retrouve dans beaucoup d'histoires fantastiques, avec son message à en-tête duquel s'inscrit l'inévitable carpe diem, de même que par un court épisode qui fait légèrement dévié le roman vers le thriller avec une histoire de tueur qui n'apporte rien à l'ensemble. Mais ce n'est heureusement qu'une anecdote parmi la foule d'évènements bien plus intéressantes qui ponctuent un roman assez dense.

Mais peu importe ces réserves de dernière minute qui tiendraient presque du pinaillage et n'entache de toute façon en rien cette belle oeuvre solitaire parlant (entre autres) de solitude et écrite par un auteur qui nous demeure inconnu et donc bien mystérieux.

"Replay" figure toujours parmi les romans que je recommande sans hésitation. Tous genres confondus.

 

Note : 10/10

 

Raggle Gumm

 

A propos de ce livre :

 

- Site de l'éditeur :  http://www.editionspoints.com/

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