Colère noire
Titre original: La citta sconvolta : caccia spietata ai rapitori
Genre: Poliziesco , Vigilante
Année: 1975
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Fernando Di Leo
Casting:
Luc Merenda, James Mason, Irina Maleeva, Marino Masé, Daniele Dublino, Vittorio Caprioli, Valentina Cortese, Renato Baldini...
Aka: Dirty Dead (titre VHS France - édition Jet Vidéo) / L'affare (titre original secondaire) / Kidnap Syndicate (USA) / La città sconvolta / Caza implacable / Running Guns (RFA)
 

Deux enfants d'une dizaine d'années sont enlevés à la sortie de leur école. L'un est le fils d'un certain Filippini, un riche promoteur (James Mason), l'autre celui de Mario Colella, un mécanicien sans le sou (Luc Merenda). Une importante rançon de 10 milliards est bientôt exigée. Bien que ce soit son fils qui ait été la cible des kidnappeurs et que Fabrizio Collela soit retenu comme copain présent à ses côtés au moment du rapt, l'industriel refuse de payer. Après une première sommation de payer, le fils du garagiste est exécuté de sang froid...

 

 

Sur un postulat très classique d'enfant tué et d'une vengeance qui s'ensuit, Fernando Di Leo livre un film qui ne dépasse hélas pas le niveau d'un scénario maigrelet, c'est-à-dire très basique et sans forcer son talent. La vengeance est ici celle d'un père qui n'a dès lors plus rien à perdre (son ex-épouse et mère de l'enfant est décédée quelques années avant) et qui, de par sa quête, met chacun devant ses responsabilités et contradictions. D'un côté, des kidnappeurs dont certains paient la violence exercée de sang froid de la part d'un de leurs associés ; ailleurs, une police soit-disant rompue à l'exercice et, par conséquent, habituée à gérer ce genre d'affaires avec de dangereux criminels. Ici, leur temps de réflexion dépasse l'entendement ; elle s'avère plus qu'inefficace, presque criminelle dans la mesure où ils sous-estiment rapidement et de manière répétée la détermination de ceux qu'ils traquent et avec qui ils doivent transiger. Voici déjà une bonne raison de se remuer à leur place. L'autre danger du film vient du paternel de l'autre gosse, Filippini, riche industriel habitué à tout voir sous le prisme d'une affaire commerciale, et donc enclin à négocier le prix de la libération des enfants dont le sien. Personnage abscons autant que caricatural qui permet, ô facilité !, d'accéder au drame annoncé puis à la fameuse traque d'un homme seul contre tous : Luc Merenda.

 

 

Inutile de souligner encore qu'il ressort de ce choix de narration un personnage (Filippini / James Mason) dont les contours vaniteux sont aussi balèzes qu'un trou de balle de Smith et Wesson M29 en plein front. Di Leo et son coscénariste Ernesto Gastaldi ne s'embarrassent pas de broder de la dentelle fine à partir de l'histoire originale imaginée par Galliano Juso. Concernant celui-ci, bien que son nom soit en général peu cité, il est depuis 1974 un producteur prolifique en matière de poliziotteschi. On lui doit aussi des projets réalisés tels que "Salut les pourris", sa première collaboration avec le tandem Di Leo/Merenda. Ses autres collaborations des années 70 se font le plus souvent avec Enzo G. Castellari (Big Racket, Action immédiate dont il est à l'origine également - mais le bonhomme semble aimer avoir son petit nom comme père spirituel pour deux idées lancées à l'aveuglette) ou Bruno Corbucci ("Flics en jeans", "Squadra antifurto", "Nico l'arnaqueur", "Squadra antimafia"...).

Colère noire, toujours dépendant de son script aussi épais qu'un permis de tuer, propose un récit scindé en deux parties qui se veulent très distinctes mais qui revêtent de la fatalité. Dans la première, les personnages puis les enjeux nous sont vite présentés, les deux enfants avec. On le sent bien, avec ses personnages à peine esquissés, taillés au burin, on est en train de nous préparer à la seconde. Tout n'est que prétexte. Du coup, il est difficile de croire aux tourments psychologiques de Merenda (très bien cependant) destinés à le rendre empathique. Difficile de croire également à l'intransigeance toute financière de James Mason, condamné à surjouer lui aussi. Et puis il faut bien le dire comme c'est : le gamin de Merenda et sa grande gueule ("vous allez voir, mon père, il va tous vous faire votre fête !" ou tout comme) peut susciter une certaine envie, côté spectateur, de lui retourner deux beignes. Toujours est-il que, et là on s'en réjouit presque, qu'à mi-bobine, Papa Colella n'a plus rien à perdre et n'a plus qu'une seule envie : laisser éclater sa colère. Noire, la colère, bien noire...

 

 

Dès lors, Luc Merenda quitte son garage et, chevauchant sa grosse cylindrée tel un cow-boy solitaire sur un cheval fou, rien ne l'arrêtera plus pour mener à bien son enquête et sa propre justice ! Une vision du justicier presque "comics", soit, réduite à sa plus simple expression, celle du western et de son héros solitaire, mais une vision frontale pour le coup. Et c'est d'ailleurs là que Fernando Di Leo frappe le plus fort, sans artifice de mise en scène aucun tandis que les ficelles et passerelles scénaristiques de la première partie sont laissées de côté. D'autres trous scénaristiques se font en revanche sentir, notamment le fait que le fils Filippini semble passer à la trappe, comme si Di Leo se fichait de son sort, pour se concentrer sur l'aspect plus classique d'un homme ordinaire poussé dans ses derniers retranchements. Les films de vengeance filiale revêtent assez souvent des aspects putassiers, de ceux qui posent des questions sociétales aux réponses simples : "Mais que feriez-vous s'il s'agissait de votre enfant ?". Un postulat présent la même année dans un autre poliziesco - trop sage - signé Umberto Lenzi : Bracelet de sang. Et c'est là que la différence opère et que La citta sconvolta : caccia spietata ai rapitori se fait plus ambigu en même temps que plus radical qu'il n'y paraît...

 

 

Dans Colère noire, il ne s'agit plus seulement de retrouver un enfant kidnappé, violenté ou tué, ni d'une simple vengeance, mais de se substituer à une justice assujettie aux classes sociales supérieures. À ce propos, en recentrant son intrigue sur l'enquête menée par Colella, Di Leo choisit ouvertement son camp, celui du prolétaire acculé à l'auto-justice. C'est là tout le radicalisme foui derrière la caméra, bien plus que ces sempiternelles histoires de vengeance, d'instances justicières muselées (fait dont a parfaitement conscience l'inspecteur - très bien campé par Vittorio Caprioli - chargé de l'enquête) ou de notables faisant finalement la loi en coulisses. De fait, si de hasard un meurtrier sans état d'âme se fait tuer de manière sadique, il ne s'agit plus d'un appel à la vengeance individuelle se targuant uniquement d'extérioriser haine et frustration contenues, mais symbolise la somme d'actes et d'actions non menés par les garants de la loi et l'ordre.

Bien entendu, La citta sconvolta n'est pas non plus un film à thèse, et il privilégie avant tout le spectacle et l'action. Bastons, poursuites et cascades from Remi Julienne, tortures, meurtres et règlement de comptes sanglants sont au rendez-vous de ce polar sous-estimé du genre et du réalisateur.

 

 

Meilleur que "Salut les pourris", Colère noire est finalement souvent éclipsé par d'autres polars du réalisateur, dont la "trilogie du milieu", devenue classique le temps passant. Pourtant, dans un registre plus proche du film noir, La citta sconvolta possède quelque chose de désespéré qui le hisse assez haut, si bien qu'il n'a pas à rougir de la comparaison avec Milan calibre 9, L'Empire du crime ou "Le Boss".
Certes, on regrette une psychologie trop succincte, réduite par moments à la portion congrue, ainsi que l'utilisation d'effets mélodramatiques, mais il est difficile, malgré ses manques et défauts, de ne pas trouver à ce Colère noire une gueule sacrément vigoureuse, rageuse et, dans ses meilleurs moments, carrément crépusculaire.

Colère noire est bien soutenu par ses acteurs. James Mason est parfait en enculé, et son détachement vis à vis de son rôle joué est en parfaite adéquation avec ses sentiments pour l'être humain, son propre fils compris. Niveau crasserie, il se fait toutefois dépasser par un homme de main aux méthodes brutales, sadiques, expéditives : Marino Masé, ici excellent. Un acteur aperçu dans Exécutions de Guerrieri, qu'on a vu passer ensuite dans La Dame rouge tua sept fois et qu'on reverra par la suite dans "Le Boss", La fureur d'un flic ou ...a tutte le auto della polizia.... Rayon douceur(s) féminine(s), Irina Maleeva apporte une vraie présence tandis qu'en épouse de Mason, Valentina Cortese s'y montre, dans un registre fragile, très convaincante aussi.

 

 

Bref, si ce n'est déjà fait, n'hésitez pas à aller visiter La citta sconvolta : caccia spietata ai rapitori et sa vengeance teigneuse, également soutenue par une partition de Luis Bacalov qui, sans être mémorable, a le mérite de se faire assez discrète pour ne pas s'approprier l’œuvre et laisser respirer l'action. Quant à Di Leo et Merenda, ils remettront le couvert l'année suivante avec une troisième et dernière collaboration : "Gli amici di Nick Hezard".

 

Mallox

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