Cloches de l'enfer, Les
Titre original: La campana del infierno
Genre: Thriller
Année: 1973
Pays d'origine: Espagne / France
Réalisateur: Claudio Guerin Hill
Casting:
Renaud Verley, Viveca Lindfors, Alfredo Mayo, Maribel Martin, Christina Von Blanc (Christine Betzner), Nuria Gimeno...
Aka: La cloche de l'enfer / A bell from hell
 

Jean (Renaud Verley) vient de passer deux années dans un asile psychiatrique. Auparavant, il avait fugué pendant trois ans, alors qu'il était encore mineur, après le suicide de sa mère. Des pérégrinations à travers l'Europe où le jeune homme déjà fragile se laissa entraîner dans l'univers de la drogue et de la prostitution. Finalement arrêté, il fut conduit devant des juges et des psychiatres, avant d'être enfermé dans une clinique spécialisée à la demande de sa tante, Marta (Viveca Lindfors). Celle-ci craignait de voir son neveu dilapider la fortune héritée de ses parents. Et c'est donc avec un mélange d'appréhension et de colère qu'elle apprend la décision du Docteur Cinquero de faire libérer Jean sous assignation. Une liberté provisoire, reconductible chaque semaine, en attendant la décision définitive des experts prévue dans deux mois.

Etant orphelin, c'est tout naturellement que Jean se voit contraint d'être hébergé chez sa tante. Cette femme aigrie, qui réfute la thèse du suicide de sa soeur, en qui elle a toujours reproché une conduite amorale, est clouée sur un fauteuil roulant. Elle vit dans une belle propriété avec ses trois filles. L'aînée, Teresa (Nuria Gimeno), déteste Jean et se range systématiquement du côté de sa mère ; contrairement à Esther (Maribel Martin), la cadette, impatiente de revoir son cousin dont elle est amoureuse. Entre ces deux extrêmes, Maria est quant à elle partagée entre la crainte et le désir de revoir Jean, avec qui elle a eu une relation sexuelle au sortir de l'adolescence. Une brève liaison qu'elle ne peut oublier.

 


Les Cloches de l'Enfer (ou La Cloche de l'Enfer suivant les versions) est un film un tant soit peu maudit. D'abord parce qu'il n'a pas eu les faveurs d'une sortie dans les salles parisiennes (mais probablement en province, ou en Belgique, à en juger l'existence d'affiches d'époque). Mais surtout parce que Claudio Guerin Hill se tua le dernier jour du tournage, suite à une chute depuis le clocher de l'église de Noia en Galice. Une mort accidentelle, et non un suicide ou un meurtre comme il fut parfois affirmé sans raison. Le metteur en scène n'était âgé que de trente quatre ans ; il fut remplacé par Juan Antonio Bardem, qui avait déjà l'avantage de connaître le scénariste du film, Santiago Moncada, avec qui il travaillera la même année lors du tournage de La Corruption de Chris Miller.

Auteur de seulement deux longs métrages (l'autre étant un mélodrame avec Ornella Muti, "La casa de las palomas"), Claudio Guerin Hill laisse avec Les Cloches de l'Enfer non seulement un testament mais une œuvre majeure, difficilement classable. Thriller à la lisière de l'horreur et du fantastique, essentiellement dans sa dernière partie, Les Cloches de l'Enfer bénéficie d'un scénario en béton, de dialogues ciselés, d'une magnifique direction d'acteurs et de très beaux décors parfaitement mis en valeur.

 


Le film repose évidemment sur le personnage de Jean, incarné à la perfection par un jeune acteur français : Renaud Verley ("Les Chemins de Katmandou", "Les Damnés"). Oui, on peut réellement parler de performance à son égard, dans un rôle de fou génial, tour à tour poétique et dangereux, machiavélique, manipulateur et pourtant en quête de reconnaissance. Dès la scène d'ouverture, où il se fabrique un masque de cire, il commence à semer les indices et prépare avec une précision d'horloger sa vengeance contre ceux qu'il estime responsables de la mort de sa mère et de son internement. Lorsqu'il récupère ses effets personnels, avant de retrouver la liberté, il s'attarde sur deux anciennes photographies. Après avoir déchiré la première, il renonce à faire de-même avec l'autre, comme si le passé ne devait pas être oublié, mais au contraire servir de terreau à une forme de justice bien particulière.

Les photos de famille reviennent en plusieurs occasions dans l'intrigue, ainsi qu'un film tourné en super 8 concernant les principaux protagonistes, sans oublier une bande enregistrée sur un magnétophone relatant une conversation entre Jean et Maria quand ils avaient eu une liaison. Le souvenir est toujours bien présent, non seulement dans l'esprit de Jean, mais aussi dans la maison abandonnée de ses parents, ou dans celle (encore pleine de vie) de sa tante. La détermination, ainsi que la préméditation des actes de Jean est particulièrement saisissante lors de certaines répliques. Le premier exemple a lieu dans un abattoir, où Jean a trouvé du travail. Passage éprouvant où le metteur en scène s'attarde sur les bœufs saignés à vif, puis désossés et suspendus à des crochets. A la fin d'une journée marquée par l'odeur du sang et la vue de la tripaille jonchant le sol, Jean vient toucher sa paye, précisant qu'il ne reviendrait pas. Lorsqu'on lui demande pourquoi, il répond simplement :

"Je n'ai plus rien à apprendre".

 


Un autre exemple démontrant que Jean sait parfaitement ce qu'il a prévu de faire a pour cadre l'église du village. Lorsque le prêtre demande au jeune homme ce qu'il compte faire, celui-ci réplique qu'il vaut mieux l'ignorer.

S'il a basculé irrémédiablement dans la folie, Jean n'en est pas moins lucide pour autant, affirmant à un moment qu'il ignore la différence entre le bien et le mal, parce qu'il n'y a pas de différence, seulement des lois. Il aime aussi pratiquer la farce douteuse, confectionnant des gadgets et démontrant des talents insoupçonnés pour la mise en scène. Ainsi fait-il croire à Helena, une femme plus âgée qui s'est mariée à un riche entrepreneur de la région, qu'il va se crever les yeux devant elle. Et il y parvient, grâce à un habile trucage particulièrement saisissant. Blagueur, et cynique, lorsque le dit entrepreneur est contraint d'aider Jean, faisant croire qu'il a les deux bras cassés, à uriner dans des toilettes publiques.

Jean a beau être fou, il est également intuitif, anticipant jusqu'au sort qui l'attend, et préparant ainsi sa dernière pirouette, une apothéose avant de faire ses adieux à un monde qui ne l'a que trop déçu, sinon détruit.

 


Bref, Renaud Verley est magistral, et il n'est pas le seul. A ses côtés on trouve en effet deux pointures du cinéma, comme Alfredo Mayo, grand acteur espagnol qui fréquenta les plateaux dès les années 30. Il a touché à tous les genres, et on a pu le voir dans des oeuvres aussi diverses que "Les Légions de Cléopatre", "Cartes sur Table", "Mission spéciale Lady Chaplin" ou encore Folie Meurtrière. L'autre pointure est l'actrice suédoise Viveca Lindfors, qui s'est fait remarquée quant à elle dans les années 50 dans des classiques tels "Les Contrebandiers de Moonfleet" ou "La Tempête", mais aussi dans "Le Collectionneur de Cadavres" aux côtés de Boris Karloff.

Et puis, n'oublions pas les trois cousines, particulièrement charmantes, et aux caractères bien différents, victimes promises à un sort bien peu enviable, lors d'une scène d'anthologie dans laquelle l'horreur se joint au drame. Un trio composé de Nuria Gimeno ("Les orgies du Docteur Orloff", "Le Pervers"), Christina Von Blanc (Overtime et le mémorable Christina Princesse de l'Erotisme de Jesus Franco) et enfin Maribel Martin qui, bien que n'ayant pas eu une grande carrière, peut néanmoins s'enorgueillir d'un rôle tout aussi marquant dans La Mariée Sanglante de Vicente Aranda.

Le final, à l'image du reste du film, est tout simplement époustouflant, revêtant un caractère d'horreur gothique, avec le paysage nocturne envahi par la brume, qui succède à un passage hallucinant dans l'église où la cloche du titre tient évidemment un rôle prépondérant.

 

 

Les Cloches de l'Enfer est à montrer à tous ceux qui aiment le cinéma, et à ceux qui voudraient travailler dans ce milieu. La tension est distillée avec un savant dosage qui confine au génie, avec comme dernier exemple le moment où Don Pedro (l'entrepreneur) se rend chez Marta. Il est accueilli par Jean, qui petit à petit, à partir des éléments du décor, et de ses souvenirs, parvient à créer une ambiance surnaturelle dans un cadre pourtant ordinaire, et s'amuse à provoquer une peur panique chez le notable, avec comme point d'orgue l'arrivée des trois cousines dont les ombres flottant dans le brouillard leur donnent vraiment des allures de fantômes. Des images inoubliables accompagnées de la comptine de "Frère Jacques" en leitmotiv, tout comme dans Blue Eyes of the Broken Doll, et qui accentue encore un peu plus le côté terrifiant de ce thriller exceptionnel.


Note : 9,5/10

 

Flint

 

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