Suspicion
Titre original: El ojo del huracán
Genre: Giallo
Année: 1971
Pays d'origine: Espagne / Italie
Réalisateur: José María Forqué
Casting:
Jean Sorel, Analía Gadé, Tony Kendall, Maurizio Bonuglia, Julio Peña, Mario Morales, José Félix Montoya, Pilar Gómez Ferrer...
Aka: La volpe dalla coda di velluto (Italie) / In the Eye of the Hurricane / Suspicion (UK) / Lusty Lovers (UK) / L'oeil du typhon (Sortie France -province) / Dans l'oeil du cyclone (trad littérale)
 

Ruth annonce à son mari Michel qu'elle vient de rencontrer un autre homme et compte divorcer. Michel encaisse mal le coup mais Ruth ne se laisse pas attendrir et s'en va passer l'été sur la côte d'Azur en compagnie de Paul, son amant. Bizarrement, certains incidents dangereux surgissent : tout d'abord, et alors qu'elle longe les calanques, les freins de la voiture de Ruth refusent de répondre ; c'est ensuite au tour de bouteilles de plongée d'avoir été vidées au point que Paul manque de se noyer. Michel débarque alors à l'improviste sur leur lieu de vacances et se voit soupçonné de vouloir se débarrasser d'eux ; du reste Paul ne tarde pas pour le lui faire savoir. Pendant que la tension monte, Paul invite son meilleur ami, Roland, qu'il considère comme un frère, lequel vient donc leur rendre visite et, dans l'ombre, une femme, l'une des conquêtes de Paul, les surveille. Contre toute attente, c'est Michel que l'on retrouve peu après assassiné...

 

 

La rareté fait souvent le prix mais ce prix n'est pas pour autant toujours garant de qualité. Quant à El ojo del huracán, il évolue sur des pistes déjà maintes fois foulées en 1971. On nous présente un couple en pleine rupture, sur décision de Madame (Analía Gadé), monsieur (Tony Kendall) n'étant pas d'accord. Ce dernier est peu après humilié par la présence de ce nouvel amant (Jean Sorel), amené inopinément dans la demeure, sous ses yeux. Un mari qui jure fidélité et jure d'être toujours aux côtés de sa future ex, ce pour la protéger. Et un amant qui se sert, pas gêné, embrassant même sa conquête sous les yeux agacés pour le moins du mari, venant tout juste d'être mis au courant et loin d'être encore divorcé.
Manque plus qu'une disparition ou un crime sur la personne lésée et tous les soupçons, des protagonistes aux spectateurs, iront vers le couple impudique. De véritables "trompe-l’oeil" et "trompe l'esprit", grossiers le plus souvent, comme les ficelles du tout venant des gialli-machinations mais qui, tous énormes qu'ils soient, se montrent ici très souvent efficaces. Tout agacé, ce malheureux mari fait office là de mobile parfait... trop parfait.
Suffit alors d'apporter des ingrédients extérieurs, ici Maurizio Bonuglia en frère de Paul/Jean Sorel pour semer la confusion, quand bien même d'apparence elle aussi, puis une "Paranoïa" toute Hitchcockienne ("Soupçons"), ainsi qu'une touche de mystère par l'intermédiaire d'une Rosanna Yanni en embuscade, laquelle nous est montrée évoluant régulièrement non loin du couple, lorsqu'elle ne les épie pas grâce à sa paire de... jumelles ! (je vous ai vus venir).

 

 

Co-produit pas la Producciones Cinematográficas Orfeo (Le miroir obscène, Un omicidio perfetto a termine di legge,...) et la Arvo Film ("Deux mâles pour Alexa"...) Suspicion, comme nombre des gialli de l'époque, a de prime abord tout du thriller se la jouant lounge et touristique, s'égarant presque en hors-piste. Tout est d'ailleurs à sa place pour souligner cette nouvelle idylle, elle-même bercée par la gratifiante musique de Piero Piccioni (soit, pas le compositeur le plus convoqué pour le genre... "Deux mâles pour Alexa", Jack el destripador de Londres, I vizi morbosi di una governante) sur fond de cartes postales issues de la côte d'Azur, le tout se voyant orné de cadres élaborés : un coup entre les tentacules d'un cactus-artichaut, un autre entre les branches d'un arbre, un autre coup encore entre deux verres. Idem pour des mouvements rotatifs de caméras, épousant eux-mêmes la forme lascive d'une étreinte, laquelle s'étire ici outrageusement mais sûrement.

 

 

Mais les gialli hispaniques ont souvent un avantage sur les "gialli purs", c'est-à-dire 100% transalpins : celui de la fantaisie et de l'imagination fertile. Ici, ces deux pendants se manifestent autant par des affèteries de mise en scène, très gratifiantes, que par ses rouages scénaristiques. A bien y regarder, on peut formellement porter au crédit de José María Forqué d'enfermer à nouveau ses personnages via sa mise en scène, puis de les emprisonner au-delà du cadre cinématographique. Outre ce fait, on y trouve également des scènes tout à fait excentriques, à la fois belles et/ou mystérieuses : Ruth trouve un cygne nageant dans sa baignoire, Paul et Ruth sont de sortie dans un club en forme d'aquarium où ce même palmipède réapparait sous forme de plateau à caviar, un accident qui n'aboutit pas mais crée une première alerte criminelle, suivi d'une singulière pêche sous-marine au tournant tout aussi inquiétant... Bref, beaucoup d'éléments égrainés ici et là relançant l'intérêt, tours de passe-passe certes simples, mais suffisamment habiles et efficaces pour laisser hors-jeu la coïncidence, puis de laisser planer doutes et mystères...

 

 

La mise en scène de José María Forqué est brillante et n'a, techniquement, strictement rien à envier aux meilleurs représentants du genre machination, Perversion Story pour le plus évident. Quant aux réalisations d'époque Umberto Lenzi, premières variations giallesques sur le même thème "à-la-Diaboliques" (Orgasmo, Si douces, si perverses, Paranoia), elle semblent bien plan-plan au regard de la savante mise en images offerte par ce très généreux Suspicion.
Son réalisateur sait filmer, mais sait en plus distiller une ambiance pour manipuler de manière maligne le spectateur - lequel sait ce qu'il est venu voir - le laisser anticiper l'incident ou l'accident, ce pour mieux le prendre à revers.
En cela aussi, El ojo del huracán, à force de recul sur un genre balisé, gagne quelques longueurs d'avance sur nombre de ses confrères. Du reste et dans ce registre, celui que tout accuse se voit, en plein milieu de bobine, directement soupçonné par celui que rien n'accuse. Et à chacun de repartir à zéro. Idem pour ce qui s'ensuit et que je ne ferai pas l'offense de dévoiler. Finalement, Forqué se sert de notre crédulité, nous en montre autant que l'héroïne en voit, puis nous amène ainsi à la déduction la plus logique pour la défier enfin.

Ici, le giallo se fait plus que jamais mise en abîme, miroir du cinéma dans le cinéma. Il est amusant aussi de se retrouver en terre (et mer) connue, d'assister aux plaisirs tout bourgeois de couples infidèles, propriétaires de yacht, jouissant jusqu'à plus soif de la société de loisirs, pour les voir se faire rattraper par leur propre désir, tout égoïste, de jouissance. Thème on ne peut plus classique et même à la mode à l'époque, mais qui fonctionne ici bien mieux que dans la moyenne du genre, ce malgré quelques situations quelques peu capillotractées (mais n'est-ce pas là un autre trait caractéristique du genre ?).

 

 

La volpe dalla coda di velluto ("Le renard à la queue de velours", titre d'exploitation italien, sans lézard ni scorpion mais sans trop de queue ni tête non plus), à défaut d'être innovant, fait partie de ces rares contre-exemples qu'on est content de défricher ; non pas de ces fort justement oubliés croupissant dans les greniers et autres lieux d'archivistes cinéphiles, mais de l'une de ces réussites outrageusement disparues, omises et quasiment jamais citées.

Certes, ce n'est pas la bobine la plus généreuse en meurtres encapuchonnés ; du reste, vous n'en verrez point, mais elle fait partie de ces rares essais transformés, dénués d'outrances graphiques assassines, exploitant purement et simplement le filon Boileau-Narcejac tant en vogue alors.

A son crédit encore, celui de mettre son maniérisme élégant au service de son scénario ; en témoignent ces plans récurrents où ces personnages, jouant à manipulé qui manipule, sont vus à travers un jeu d'échecs. L'ensemble s'en retrouve du coup un bon cran au-dessus d'autres gialli du même style parmi lesquels on peut citer, outre les Lenzi, L'Adorable Corps de Deborah ou peu après, en 1973, Il fiore dai petali d'acciaio.
Notons quand même au passage, afin d'éviter tout malentendu sur son contenu que, malgré son titre original, cet "oeil du cyclone" ou de "l'ouragan" entretient assez peu de similitudes avec un autre giallo trop oublié à ce jour, L'oeil du labyrinthe, réalisé l'année suivante par un Mario Caiano très inspiré.

 

 

Bien défendu par ses acteurs, Jean Sorel donc, qui n'a pas son égal pour froncer des sourcils, mais aussi Analía Gadé, (La mansión de la niebla), Rosanna Yanni (Les Vampires du Dr Dracula, Le bossu de la morgue, Homicide parfait au terme de la loi...), Tony Kendall (la série des Commissaire X ici chroniquée) et Maurizio Bonuglia (Top Sensation, L'arma, l'ora, il movente, The Perfume of the Lady in Black...), gratifiant pour l'oeil et l'esprit, jamais ennuyeux malgré toutes les craintes qu'on pouvait légitimement nourrir, El ojo del huracán vous est donc vivement conseillé.

Morts et tentatives de meurtres, autopsies énigmatiques, jalousies exacerbées, cruauté, sadisme, plans et contre-plans, chantages et rebondissements, et même glaçons empoisonnés, le tout servi sur un canapé d'érotisme et de viol "triolique", il ne manque aucun ingrédient à cet ouragan et son œil du témoin, dont le vôtre, pour combler l'amateur de ce sous-genre très téléphoné au sein d'un genre lui-même ultra-codé. Faut-il encore que l'occasion se présente à vous, ce que je vous souhaite donc en conclusion.

 

 

Mallox

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