Vagabundo en la lluvia
Genre: Thriller , Epouvante
Année: 1968
Pays d'origine: Mexique
Réalisateur: Carlos Enrique Taboada
Casting:
Christa Linder, Ana Luisa Peluffo, Rodolfo de Anda, Norma Lazareno, Irlanda Mora, Eric del Castillo, Carlos Suárez, Carlos Hennings...
Aka: Le Vagabond de la pluie (trad littérale) / Drifter in the Rain / Vagabond in the Rain / Wanderer in the Rain
 

Voilà que des hommes portant des uniformes nazis arrivent au pied d'une maison, se garent au plus vite, envoient paître le domestique qui leur demande à l'entrée de s'annoncer, puis pénètrent dans la demeure où a lieu une... soirée costumée ! Nos valeureux nazis se sont reconvertis à l'esprit pop en cette fin de sixties.
Les présentations étant faites et le contexte planté, on quitte nos joyeux drilles pour se plonger en pleine party avant de s'arrêter sur cette jeune femme portant un masque-loup : Il s'agit d'Angela (Christa Linder), qui doit couper court aux festivités et regagner son domicile dans le but de mettre de l'ordre, avant qu'Oscar, son mari, ne rentre de voyage d'affaires.
Pour cette raison, elle demande à son amie Laura (Irlanda Mora) de l'aider à quitter la propriété, sans que son mari, un peu trop dirigiste, ne l'en empêche. La précipitation d'Angela, ainsi que sa requête de ne rien dire de l'endroit où elle va, semblent un brin mystérieuses pour Laura qui lui promet pourtant de ne rien dire. Plus singulier encore, ce gardien qui semble vouloir appliquer à la lettre les ordres du propriétaire, qui lui a demandé de ne laisser sortir aucun des convives. Celui-ci finit cependant par céder et ouvrir les portes, après que Monica lui ait fait valoir une urgence hospitalière.

 

 

Angela, une fois chez elle et après avoir mis un disque dansant pour plus de crédibilité, appelle Oscar, lui fait savoir qu'elle est chez Laura, en pleine fête, et qu'elle sera demain à la maison du lac, lieu où elle se trouve pourtant déjà. Dès lors, alors que les petits mensonges ont cours de manière énigmatique, les événements vont s'accélérer : dehors, il fait nuit, une nuit 'plus noire que la nuit' durant laquelle une pluie incessante bat son plein. Et puis, certains détails surgissent et prennent à revers Angela : une boite de corned-beef ouverte, une cigarette trouvée encore fumante dans la maison ; avant de s'apercevoir qu'en effet, la serrure a été forcée et qu'il y a forcément une personne en ces lieux. Apeurée, Angela parcourt la maison, monte à l'étage, y trouve un fusil qu'elle prend pour se défendre en cas d'agression, puis découvre dans la cave la personne qui semblait hanter les lieux ou y avoir élu domicile : un vagabond (Rodolfo de Anda) qui lui assure ne lui vouloir aucun mal, être rentré pour s'abriter puis avoir ouvert une boite et une bouteille par faim, mais en aucun cas pour une quelconque intention nuisible. Si ce n'était pas suffisant, voilà qu'en allant chercher ses valises dans le coffre de sa voiture Angela trouve une femme ivre-morte à l'intérieur de celle-ci. Le vagabond l'aide à la transporter chez elle. Après un long sommeil, la femme (Ana Luisa Peluffo) dit s'appeler Monica et ne plus se souvenir de rien après avoir cherché sa propre voiture chez Laure, durant la party. Bien évidemment, personne n'est alors au bout de ses surprises...

 

 

Quasi huis-clos sous haute tension que tourne en 1968 l'excellent Carlos Enrique Taboada, Vagabundo en la lluvia est sa cinquième réalisation dans une oeuvre qui compte 18 longs-métrages ainsi qu'une mini-série horrifique de trois épisodes élaborée pour la télévision entre 1986 et 1988 : "La telaraña".
Mis en scène entre Hasta el viento tiene miedo (Même le vent a peur) et "El libro de piedra" (Le livre de pierre), Vagabundo en la lluvia, tout comme dans les deux pellicules citées, nous invite à entrer dans le cœur meurtri de femmes, et ce quel que soit leur âge. Un cœur qui, finalement, fait écho aux tourments d'une psyché elle-même lieu tout à la fois de fantasmes inassouvis (résultant eux-mêmes de carcans passéistes autoritaires) mais aussi de frustrations : celles de la solitude et du manque de tendresse qui lui est indissociable, celle aussi d'une sexualité en devenir quand elle n'est pas en pleine mutation. Ainsi, dans Hasta el viento tiene miedo, Claudia, une jeune collégienne, est victime d'hallucinations auditives issues d'un fantôme hantant de nuit son pensionnat tandis que "El libro de piedra" met en scène une fillette qui s'invente un ami imaginaire, qui n'est autre qu'une statue à laquelle elle attribue même un nom masculin (Hugo).
L'horreur répond chaque fois à un besoin d'extirper l'angoisse intérieure des personnages. Et à Taboada de mettre à mal le pragmatisme scientifique et les certitudes terre-à-terre des êtres pour les emmener vers un fantastique qui n'est rien d'autre que la concrétisation et la matérialisation de ces peurs et de ces traumas. Au cinéaste de les illustrer donc, non pas pour combattre les démons, mais pour mieux alerter du danger de ne pas tenir compte de ces souffrances morales puis, en amont, d'exercer un travail de sape sur les carcans à la fois moraux et sociétaux.

 

 

Une caractéristique que l'on croisera encore dans nombre de bobines qui jalonnent son oeuvre. Enfin... celles dont on a accès à ce jour car il faut bien savoir que Taboada a également œuvré dans le film d'action pur ("El negocio del odio"), la comédie dramatique ("El arte de engañar") et le drame pur lui aussi ("La fuerza inútil"), ces trois films cités ayant été tournés en 1972 ; le dernier évolue du reste sur le thème du fossé des générations, également un thème récurrent que l'on retrouve par ailleurs dans des films lorgnant franchement du côté de l'épouvante (voir le superbe Más negro que la noche). A ce titre, il convient de citer aussi quelques autres thrillers qu'on aimerait découvrir : "El deseo en otoño" (1972) ou "Rapiña" (1975) mais, quoi qu'il en soit, jusqu'à son dernier souffle cinématographique (difficile d'avoir accès à l'inachevé "Giron de niebla" tourné en 1989 et dans lequel une femme est assassinée par son neveu), le réalisateur foulera les mêmes sentiers. "Veneno para las hadas", tourné en 1984, qui évolue non loin de Mais Ne nous délivrez pas du mal (et probablement inspiré de la même affaire Parker-Hulme), s'inscrit lui aussi dans la démarche du cinéaste (cf. notre forum), tant et si bien qu'on dirait même que le fait divers eut lieu uniquement pour que Carlos Enrique Taboada cinéaste l'illustre comme un conte fait de sorcellerie, et de jeunes filles dont la puberté se heurte à un nouveau monde qui s'offre soi-disant à elles.

 

 

Pour en revenir plus précisément à Vagabundo en la lluvia, celui-ci démarre par une géniale entame où un officier SS se fait déposer devant une maison, tape à la porte et, dès qu'on lui ouvre, annonce qu'"Au nom du Führer, tout le monde est en état d'arrestation !", ce juste avant qu'en contrechamps l'on s'aperçoive que nous sommes en pleine fête costumée (en plus d'être à la fin des années 60). Ce trait d'humour de Taboada n'est pas seulement gratuit et annonce tous les faux-semblants à venir ; il nous invite, même si nous ne le savons pas encore, à une mascarade dans laquelle chacun porte un masque lui permettant de cacher bien des traits de son identité.

Pour le reste, il épouse la forme du thriller psychologique mettant en lice des femmes avec des modes de vie différentes, mais dont chacune est soumise à ses fantasmes et ses manques, voire à ses propres chamboulements hormonaux. Une psychologie qui vire bien entendu à l'épouvante (en passant - et quitte à choquer en pratiquant ce petit jeu des comparaisons - Taboada peut se voir comme une sorte d'équivalent précurseur d'un Pedro Almodóvar à venir mais qui, au lieu de s'inspirer des mélodrames de Douglas Sirk, puiserait chez William Castle ou bien dans les plus nippons et ancestraux kaidan eigas, et parfois même dans son sous-genre, le bakeneko).
Cela étant, il est manifeste que Taboada se fait encore cinéaste féministe ou, pour le moins, portraitiste au féminin. Ce vagabond, qui donne son titre au film, n'est finalement pas au centre de ses préoccupations mais sert de révélateur.
D'un côté on a Angela, a priori solide et équilibrée, mais qui porte en elle un secret trop lourd pour qu'elle l'assume. La présence inattendue de Monica, femme plus mure, entre deux âges, sert le temps d'une nuit de psychologue mais aussi de confidente. Une nuit où finalement la pluie battante au dehors est à la mesure de la pluie de confidences qu'elles s'échangent. Deux femmes qui apprennent à se connaitre, presque de fond en comble, avant que la confiance de l'une d'elle se volatilise en quelques secondes après le sort fatal réservé à une troisième femme, Raquel (Norma Lazareno), débarquant subitement par surprise et qui, malgré que ce ne soit pas son but, cassera malgré elle cet équilibre et cette amitié naissante.
Quant à la quatrième personne dont, peut-être, Angela s'est un peu trop méfiée au début, elle génèrera quoi qu'elle fasse, la peur. Et c'est de cette peur que les identités des unes et des autres sont progressivement mises à nu.

On pourrait rajouter à ces esquisses féminines, Laura, l'hôtesse de la fête masquée en préambule, dont l'assujettissement au mari reste énigmatique, tout autant que la crainte que nourrit Angela envers le côté geôlier de ce dernier.

 

 

Taboada, pour mettre en forme son conte moral et théâtral, alterne les prises de vue neutres et d'autres, plus subjectives, comme pour indiquer la présence d'une tierce personne, peut-être un futur témoin-assassin. On y trouve déjà la présence d'un chat sacralisé et qui, une fois qu'on le moleste ou bien qu'on le tue, revient à signer son propre arrêt de mort (Más negro que la noche).

Il est tentant de voir ce Vagabundo en la lluvia comme le pendant aztèque des gialli-machination très en vogue alors en Italie. Du reste, le film débute sur un chantage que le spectateur ignore (des photos compromettantes), abat ses cartes successivement et, petit à petit, fait monter la tension par paliers avant d'égrainer les événements funestes. On part finalement du thriller frustré pour arriver à l'horreur achevée. Mais il est fortement conseillé d'éviter ce petit jeu des comparaisons sous peine de désillusion, à savoir de se prendre de plein fouet cette flagrante évidence : les thrillers de Carlos Enrique Taboada sont bien plus inventifs, bien mieux dosés et somme toute, bien plus riches et gratifiants que le tout-venant d'une production fantasmée. Soit, le giallo à pure tendance machination est riche en quantité, mais d'une qualité globale bien inférieure à l’œuvre de cet immense metteur en scène.

On peut néanmoins faire quelques reproches à cette bobine, comme celui de commencer lentement pour, surtout, paraître un brin empesé et théâtral dans son segment central. Mais il s'agit à l'évidence de choix de mise en scène, eux-mêmes destinés à nous perdre en même temps que de faire connaissance avec les protagonistes pour, dans une dernière ligne droite, carrément nous faire tout péter à la gueule. Sans compter que ce qui est dit alors peut revêtir une importance que l'on ne soupçonne pas forcément sur le moment, et que jamais pour autant Vagabundo en la lluvia n'ennuie.

 

 

Quoi qu'il en soit, outre la belle sensibilité et la solidité dont fait preuve Taboada derrière la caméra, outre la très variée et superbe musique composée par le vétéran Enrico C. Cabiati, pourtant dissociable du cinéma de Taboada (il s'agit d'un compositeur plus habitué à collaborer avec Raúl Lavista), l'interprétation livrée par nos quatre protagonistes principaux est toujours dans le ton et en cela, dans son ensemble, quasi parfaite.

Citons en premier lieu celle autour de qui s'articule principalement ce conte vénéneux : Christa Linder. Sacrée Miss Autriche en 1962 (et non autruche, hein), on la connait également pour ses présences dans Commissaire X : Halte au L.S.D. de Rudolf Zehetgruber & Gianfranco Parolini, Le dernier jour de la colère de Tonino Valerii, Young Dracula de Lucio Fulci, on l'a aussi (bien) vue aux côtés de Harry Reems dans Bel-Ami, l'emprise des caresses de Mac Ahlberg. Elle peut, outre les films cités, se targuer de posséder une filmographie éclectique et conséquente (pas moins de quarante-huit films) qui croise des réalisateurs tels que Jack Hill, René Cardona Jr., Luigi Batzella, Mario Caiano et même Hal Needham pour un second rôle en fin de carrière dans "La fureur du danger".
On pourrait dire qu'elle tient superbement et avec force le film sur ses épaules, si ses partenaires ne se montraient pas à la hauteur. C'est le cas d'une autre actrice, plus confinée dans son propre pays mais n'en étant pas moins un vrai monstre de compositions avec 210 films au compteur : Ana Luisa Peluffo. Dans le rôle plus extraverti de Monica, elle prend part à l'intrigue avec une vigueur et même un zeste d'humour qui imposent le respect. A noter que celle-ci a commencé sa carrière en 1948, en sirène, dans Tarzan et les sirènes de Robert Florey. Dans un rôle court, Norma Lazareno (La horripilante bestia humana) impose une indéniable force de caractère tandis que dans celui du fameux vagabond, Rodolfo de Anda, qui passera lui-même derrière la caméra dès 1972, compose une figure mi-humaine, ni-bestiale, mi-bourreau, mi-victime, mi-attirante, mi-repoussante. Un véritable objet de catharsis errant quelque part, de nuit, sous la pluie...

 

 

Pour conclure, Vagabundo en la lluvia est un sacré morceau de cinéma, de ces bobines aux allures de classique immédiat. Il convient de rendre hommage au cinéaste mais aussi, dans le même temps, à ses talents de conteur et, par extension, de scénariste. Taboada ne se contente pas uniquement d'illustrer des scripts. Non seulement il les écrit, le plus souvent seul (et les écrivait déjà pour d'autres que lui), mais il les met en scène.


Mallox

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