Outre tombe
Genre: Fantastique , Expérimental
Année: 2018
Pays d'origine: France
Réalisateur: Alexandre H. Mathis
Casting:
Pamela Stanford, Michel Girod, Michel Thomas.
Aka: Haunted Earth
 

Sud-ouest de la France, 2018, en Aquitaine et en Gironde.
Le fantôme de Catherine Lapeyre, accusée et lynchée en 1662 pour sorcellerie, réapparaît de nos jours. Elle ne sait plus où elle se trouve, étrangère dans un monde dont certains aspects la déroutent (gare de train et train lui-même, panneaux de signalisation, avions dans le ciel, etc.). Au cours de son errance à travers des champs, des rives, des chemins, des ruelles et des rues de villages, des monuments ou des ruines, seuls les animaux plus ou moins familiers, certains fragments de souvenirs, de curieux signes et un étrange templier, se manifestent dans ce labyrinthe mental dont elle est prisonnière... à jamais et pour toujours ?

 

 

Outre tombe - Haunted Earth d'Alexandre H. Mathis est un film fantastique expérimental indépendant, underground. Dans l'histoire du cinéma fantastique mondial des origines muettes à nos jours, il est assez rare qu'un film soit tourné du point de vue du fantôme (1) : c'est ici le cas. Réalisé en 2015-2016 en Aquitaine, le montage de ses 422 minutes (pratiquement 7 heures de projection, donc) a duré deux ans. Mathis est ici producteur-réalisateur-auteur : dans le cadre du cinéma traditionnel, peu de cinéastes peuvent cumuler les trois postes (qu'on songe par exemple à Samuel Fuller) mais c'est le privilège du cinéma expérimental de le permettre plus aisément. Le montage est cosigné Mathis et Alain Deruelle, un nom que les connaisseurs du cinéma-bis populaire français d'exploitation des années 1970-1980 connaissent. Sa vedette Pamela Stanford (qui avait joué notamment dans Les Possédées du Diable (Lorna l'exorciste, 1974) de Jesus Franco dont on peut dire que c'est le grand retour : elle n'avait rien tourné depuis 40 ans) anime le film du début à la fin : poétique fantôme (d'une personnalité historiquement datée) aux réactions pourtant si humaines mais régulièrement décalées, étranges... fantomatiques en somme !

 

 

Outre tombe est plastiquement beau dans l'ensemble comme dans le détail. Ses équidensités confèrent souvent une texture argentique d'origine à l'image; sa colorimétrie est savamment dosée et retravaillée ; le travail sur le son est aussi sophistiqué que celui sur l'image. La séquence des tournesols (sur laquelle tous les avis concordent : elle est magnifique), les plans de la Garonne l'hiver dans le brouillard, la poétique des ruines, la poétique des animaux (notamment un chat noir qu'Edgar Poe n'eût pas renié) : tout cela est perçu par le spectateur à travers le regard de l'héroïne même (voire même... surtout !) lorsqu'ils sont filmés, en apparence, objectivement. Avec simplement une actrice vedette (au regard qui traverse l'écran et aussi les apparences) et un casting secondaire réduit au minimum, Mathis s'attache à filmer l'espace, traversé parfois de voix off mnémoniques, d'intertitres (surtout dans la dernière partie : l'Inferno de Dante et le poète Théophile de Viaux sont, parmi d'autres, convoqués sans parler des intertitres originaux écrits par Mathis lui-même, dont la valeur heuristique, fonctionnelle et esthétique évoque parfois celle qu'ils détiennent dans certains titres de Jean-Luc Godard durant son âge d'or de 1960-1967) réparties autour d'elle. Les décors sont réels et les extérieurs réels aussi : ce film assez magique a été tourné hors studio, hic et nunc.

 

 

Les éléments ouvertement fantastiques (le templier et son épée) ne valent pas, à mon avis, les éléments réalistes poétiques (extérieurs naturels et animaux) progressivement détournés et métamorphosés à mesure qu'ils deviennent objets du récit, reflets du récit, vus par le fantôme. Mathis joue constamment sur le rapport subjectif / objectif de la perception, la nôtre et celle de Catherine Lapeyre. Ce train qui passe comme un météore, cet avion qui traverse le ciel sont à-rebours dans sa perception : étranges ; ils étaient familiers dans la nôtre mais cessent bientôt de l'être ! Il y a métamorphose du réel qui s'opère donc, à mesure que le film déroule ses prestiges et ses vénéneux sortilèges. Son fantastique est avéré en cela, autant que par son argument narratif.

 

 

Pamela Stanford établit, du fait de sa seule charnelle présence (confrontée à quelques "images hurlantes" d'elle-même datant de 1976) une liaison, un lien au sens à la fois internautique et cinématographique, entre ces esthétiques parallèles, voulues comme telles. Le temps est, à vrai dire, autant que l'espace, le sujet d'Outre tombe dont l'équation pourrait être Cinéma = image + mouvement, comme le voulait, en son temps la structuraliste Yveline Baticle qui, hélas, oubliait le son pourtant existant dès l'origine puisque le cinéma muet était accompagné de musiques durant les projections. Ce second degré d'histoire du cinéma existe assurément mais il n'est pas nécessaire à la compréhension ni à l'aperception pure de cette authentique Aventure impersonnelle (pour reprendre le beau titre d'un conte fantastique de l'écrivain Marcel Béalu) qu'est, à sa manière, aussi Outre tombe.

 

 

En arrière-plan, on y trouve tout du long un vieil ami : l'amour fou des Surréalistes et, notamment, de l'historien du cinéma Ado Kyrou. Il se passe ici, assurément, très bien de la syntaxe usuelle du cinéma d'exploitation. Pas de zoom obsédant comme chez Antonio Margheriti ou comme chez Mario Bava mais une mise en scène naturelle, dépouillée, dénudée, dreyerienne (la référence n'est pas fortuite car Mathis a réalisé en 2015 un "Vampyr" qu'il faudra bien un jour découvrir afin de pouvoir enfin le comparer avec son homologue danois de 1932, et cela d'autant plus qu'il se revendique "film d'épouvante expressionniste"), fordienne, hawksienne simplement appliquée à un sujet qui n'est pas fordien ni hawksien ni dreyerien (encore que, concernant ce dernier, en cherchant bien on pourrait trouver une ou des correspondances mais son œuvre est encore mal connue en France) : originalité plastique autant que scénaristique, donc. Je ne révèle pas la fin : il faut la voir, l'entendre... et la lire à l'écran, aussi, puisque c'est un film-roman.

 

 

(1) C'était le cas, mais dans un registre esthétique classique, pour certaines séquences assez brèves ou certains plans très précisément montés de "La Sorcière sanglante" (I Lunghi capelli della morte, Ital. 1964) d'Antonio Margheriti et de Les Amants d'outre-tombe (Ital. 1965) de Mario Caiano, tous les deux avec Barbara Steele en vedette.

 

 

 

Francis Moury (version revue janvier 2020)





En rapport avec le film :


# Entretien avec Alexandre H. Mathis sur son film fantastique OUTRE TOMBE par Francis Moury


# La fiche dvd de Outre Tombe



* NDLR : les films de Pamela Stanford chroniqués sur Psychovision :

Les Possédées du Diable (Lorna l'exorciste)

Célestine, bonne à tout faire

Deux Sœurs vicieuses

Le Cabaret des filles perverses (Bue Rita)

Train spécial pour Hitler

Nathalie dans l'enfer nazi

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