Nous sommes tous en liberté provisoire
Titre original: L'istruttoria è chiusa: dimentichi
Genre: Thriller , Drame , Film noir
Année: 1971
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Damiano Damiani
Casting:
Franco Nero, Riccardo Cucciolla, John Steiner, Georges Wilson, Turi Ferro, Ferruccio De Ceresa, Antonio Casale...
 

Un architecte est arrêté pour homicide involontaire : après la mort d'un piéton, il aurait pris la fuite au volant de sa voiture. Vanzi, l'accusé, clame son innocence. Mais la machine judiciaire se met en marche. Durant l'instruction, Vanzi est incarcéré. Ses compagnons de cellule lui paraissent abominables par leur vulgarité et leur violence. L'un d'eux, un étrangleur condamné à vie, le terrorise complètement.

 

 

Damiano Damiani est un réalisateur dont le genre poliziesco doit beaucoup. Avec ses peintures féroces, sans filtre, d'une société italienne aux mains d'institutions véreuses tirant les ficelles de la corruption, il fait partie avec Elio Petri et Francesco Rosi des metteurs en scène de grand talent ayant effectué un véritable travail de sape sur une gangrène dont la seule issue possible deviendra au fil des ans l'auto-défense et l'auto-justice.
Souvent réduit au doigt accusateur sur la seule mafia, c'est durant toute sa carrière, ce qui la sous-tend qui est dénoncé, en premier lieu, l’État. A ce niveau, Damiani donne son premier coup de poing juste après son justement célèbre El Chuncho, scénarisé par Franco Solinas, ce en 1968, avec "La mafia fait la loi" dans lequel Claudia Cardinale était sujette à la loi de l'omerta devant le jeune policier joué par Franco Nero. Suivent dès lors "Seule contre la Mafia" faisant la part belle à Ornella Muti, puis des films d'hommes, plus rugueux encore : Confession d’un commissaire de police au procureur de la République, "Perché si uccide un magistrato", "Un juge en danger", des films impliquant tous les niveaux des institutions et garants de la justice.
Bien qu'ouvertement ancré à gauche, Damiani n'a pas uniquement oeuvré dans le pamphlet et on peut aussi citer d'autres de ses films : Una ragazza piuttosto complicata est une étude de moeurs sur l'asphyxie du couple bourgeois, contraint de se fabriquer des déviances pour avoir l'illusion de survivre ; Un génie, deux associés, une cloche est une commande dont il s'acquitte très moyennement : Damiani est un cinéaste cynique, parfois nihiliste, toujours désillusionné, mais peu doué pour l'humour au second degré ; en revanche, la solidité et la rigueur intangibles de ses mises en scène font qu'il se tire plus qu'honorablement du projet qui lui est confié en 1982 : Amityville 2, Le Possédé.

 

 

Sans forcément se focaliser sur la mafia elle-même, mais tout en en recelant une part, Nous sommes tous en liberté provisoire fait partie de la première mouvance évoquée ci-dessus. La prison se fait ici microcosme sociétal, un parfait miroir de la vie à l'extérieur. Du reste, s'y retrouver peut parfaitement être dû à une justice qui n'a plus à prouver la culpabilité des citoyens et à une société qui pourrit alors jusque dans ses propres fondamentaux puisque c'est au citoyen de prouver son innocence. Ajouté à cela, et c'est du reste le cas dans L'istruttoria è chiusa: dimentichi, que l'incarcération de certains citoyens de classe plutôt favorisée peut se transformer en garante d'une justice toute punitive concernant des prisonniers politiques, ceux qui par exemple ont rassemblé puis caché assez de preuves pouvant mettre à mal les institutions d'en haut et qu'il est préférable d'éliminer, pour faire taire à jamais la menace.
Pour parvenir à ce musèlement et à cet assassinat d’État, on a besoin de tous les acteurs de ce petit microcosme sous-terrain : le ponte mafieux au bras long sert d'intermédiaire direct avec le commanditaire, le gardien en chef est lui aussi sommé de laisser faire sinon plus encore, d'oublier par exemple de fermer une porte de cellule, et aux rebuts sociétaux, ceux condamnés à vie et qui dès lors n'ont plus rien à perdre, de s'occuper du sale boulot. De là s'ensuit un travail de sape effectué sur le citoyen honorable ou tout du moins moyen : on le met pendant un moment dans une situation de peur extrême, celle de sa propre vie menacée, ensuite on le confronte à ce qui peut ressembler à du délire de persécution, enfin on le laisse assister impuissant à un meurtre pur et simple ; un assassinat savamment orchestré, qu'on s'arrange pour faire passer pour un suicide avec même le témoignage dudit citoyen alors broyé et qui n'a plus d'autre choix que de valider le suicide s'il veut accéder à sa libération.

 

 

Tout comme Confession d'un commissaire de police au procureur de la république, Nous sommes tous en liberté provisoire est un véritable uppercut asséné tant au spectateur qu'à une société en pleine déliquescence.
La force de Damiano Damiani ne réside pas uniquement dans la charge pamphlétaire mais aussi et surtout dans le refus de livrer des solutions. On pourrait lui reprocher la facilité qu'on peut éprouver à fustiger le fait qu'il se montre critique et jamais constructif, mais ce serait oublier un contexte d'époque où le chaos, l'incompréhension et l'impuissance régnaient en maitres. En cela, le personnage de Vanzi, parfaitement campé par Franco Nero, peut se voir comme l’oeil du témoin et surtout l'alter-égo d'un cinéaste qui ne peut que constater les dégâts, dégoûté, frôlant cette folie de ne pouvoir faire plus et mieux, puis contraint de laisser tomber s'il veut retrouver une vie familiale normale. A ce sujet, le fait que Damiano Damiani vienne jouer le rôle de l'avocat de son anti-héros n'est certainement pas gratuit. Ce faisant, il se substitue à ce dernier.
Quant à la désillusion profonde, cette réalité désolante à laquelle on n'échappe pas, elle est illustrée avec puissance par le personnage de Georges Wilson. Ancien militaire à l'héroïsme autrefois récompensé, il est devenu un fantôme du passé, condamné à crever loin du monde et d'une société qu'il a jadis défendue. Il est d'ailleurs celui qui, dès le départ, prévient Vanzi de ce qui fatalement l'attend : fermer les yeux pour continuer à espérer.

 

 

Damiano Damiani est décidément très à l'aise dans la peinture des rouages fissurés de l'administration et de personnages s'apercevant qu'ils ne sont que de simples pions évoluant sur des échiquiers truqués, tout comme il n'a pas son égal pour étaler son écoeurement devant cette dégueulasse fatalité. Il faut bien admettre que malgré l'engagement de certains cinéastes, de la fin des années 60, si contestataires, au début des années 80, le combat fut au final perdu. L'Italie a vu ensuite l'accession au pouvoir, en tant que chef du conseil, suite à l'énorme coup de ménage faisant tomber des partis politiques vérolés ("L'Opération mains propres"), d'un certain Silvio Berlusconi et des ministres néofascistes et, non loin, en France, sévissaient dès 1987 des discours tels que celui-ci : "La démocratie s'arrête là où commence la raison d’État.", c'est dire comment ce genre de sentence décomplexée dont l'auteur - un assassin patenté qui ne mérite pas d'être nommé si ce n'est de pourrir dans sa tombe, bouffé par plus véreux que lui- a eu longtemps encore le vent en poupe pour légitimer les pires exactions aux dépends du citoyen et, à rebours, combien la portée amère et sans issue aucune du cinéma de Damiani, Petri ou Rosi fut longue jusqu'à atteindre encore bien des cibles à ce jour. Soit, il ont donc à l'époque perdu leur combat mais il n'en demeure pas moins que cette portée, toute désillusionnée qu'elle fut, s'est montrée visionnaire.

 

 

Outre l'impeccable prestation de Franco Nero, cette descente aux enfers évoluant non loin du film noir bénéficie d'un casting de grande qualité. John Steiner est impressionnant en tueur sadique, prêt-à-tout. Inutile d'énoncer toute sa filmographie, juste quelques films chroniqués ici et il y en a déjà pas mal : le western avec Tepepa (Trois pour un massacre), le polizieco (La police au service du citoyen, Calibre 44, agent très spécial), le giallo (E Tanta Paura), le film de guerre (SS Représailles, Commando Léopard, Le Triangle de la peur), l'horreur (Evil Baby), mais aussi ses implications régulières chez les renommés Bava/Argento/Fulci ("Croc-blanc" et sa suite, Young Dracula, Les démons de la nuit, Ténèbres). A ses côtés, Georges Wilson (Liens d'amour et de sang, La Longue nuit de l'Exorcisme,...) fait figure de prédicateur perdu avec brio, en distillant beaucoup d'empathie ; Riccardo Cucciolla n'en est pas non plus à son premier rôle, on l'a déjà aperçu dans "Le carnaval des truands", "Roma come Chicago" ou le Perversion Story de Fulci et on le reverra dans le mémorable Cani arrabbiati. Disons que cette année 1971 est marquée pour lui sous le sceau du film militant puisqu'il endosse le rôle de Nicola Sacco aux côtés de Gian Maria Volontè dans le "Sacco et Vanzetti" de Giuliano Montaldo ; il passe en tout cas ici avec force et conviction d'être paranoïaque au statut de véritable victime. Viennent parfaire l'ensemble les prestations plus subtiles de Turi Ferro (il endossait pas moins de trois rôles dans l'excellent "Mimi métallo blessé dans son honneur" de Lina Wertmüller ) en gardien chef hésitant, manquant de personnalité bien que nostalgique de Mussolini, ainsi et enfin, les présences de gueules tarées comme celle de Antonio Casale (Mais... qu'avez vous fait à Solange ?, Milano Trema - la polizia vuole giustizia, La Ville accuse, Frissons d'horreur, Le grand duel, Bracelet de sang) et le sourire aussi omniprésent que menaçant de Claudio Nicastro dont c'est ici le premier rôle au cinéma avant une carrière courte mais plutôt riche : Obsédé malgré lui, La police au service du citoyen, 7 heures de violence, Brigade Spéciale, Le cynique, l'infâme, le violent etc.

 

 

Un petit mot enfin sur les scénaristes et celui qui souligne l'ensemble de sa partition :
Comme dit en début de chronique, des thrillers pamphlétaires de Damiani et leur état des lieux alarmistes au poliziesco, il n'y avait qu'une passerelle à franchir pour qu'enfin le spectateur se voit rassuré par écran interposé. Il n'est donc pas surprenant de trouver comme co-scénariste l'un des fondateurs et futur spécialiste du genre vigilante, Massimo De Rita. Initiateur avec "Bandits à Milan", ce dernier donnera ses lettres de noblesse au polar transalpin durant toutes les années 70 avec des oeuvres telles que L'uomo dagli occhi di ghiaccio, La police au service du citoyen, "La poursuite implacable", "Un citoyen se rebelle", Big Racket ou encore Action immédiate.


Quant à la musique d'Ennio Morricone, tout en dissonances répondant aux psychés malmenées des personnages, elle souligne les événement illustrés sans jamais prendre le dessus sur l'émotion ou l'action. Et à Damiani d'éviter ce piège dans lequel tombent nombre de cinéastes, la tentation trop belle de l'employer à outrance et de manière envahissante.

 

 

Mallox




# Quelques captures avec Damiano Damiani qu'on n'a pas l'habitude de voir à l'écran :

 

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