Tunnel de la peur, Le
Titre original: Fragment of Fear
Genre: Thriller , Drame , Policier
Année: 1970
Pays d'origine: Grande-Bretagne
Réalisateur: Richard C.Sarafian
Casting:
David Hemmings, Gayle Hunnicutt, Flora Robson, Wilfrid Hyde-White, Adolfo Celi, Angelo Infanti, Roland Culver...
Aka: Freelance / Frammenti di paura (Italie) / De tunnel van de angst (Belgique - flamand) / 3 Degraus para a Morte (Portugal)
 

Lors d'un séjour en Italie, Tim Brett, ex-junkie romancier, retrouve sa tante assassinée lors d'une visite touristique. C'est alors qu'on lui remet des pièces l'incitant à enquêter lui-même. Dès son retour en Angleterre les événements les plus singuliers vont survenir tant et si bien que celui-ci se retrouve rapidement dans une toile d'araignée dont il a du mal à sortir, le conduisant aux abords de la folie.

 

 

Produit principalement par John R. Sloan pour la Columbia Pictures, Fragment of Fear est l'adaptation par Paul Dehn ("Goldfinger", "L'espion qui venait du froid", "La nuit des généraux", "M.15 demande protection", "Le crime de l'Orient-Express", mais aussi brodeur-scénariste des trois derniers opus de la série de "La planète des singes", ceux de Don Taylor et de Jack Lee Thompson...) d'un roman de John Bingham, spécialiste en récits policiers et d'espionnage. Un romancier qui, outre d'avoir fait lui-même partie d'un réseau d'espionnage au milieu des années 40, ce pour le ministère de l'intérieur (le Security Service aujourd'hui mieux connu sous l'appellation de MI5), eut une influence assez considérable sur le roman d'espionnage dès lors qu'il devient écrivain, aux débuts des années 50, se faisant alors l'un des précurseurs de la nouvelle école du roman policier anglais qui compte dans ses rangs John Wainwright et Ruth Rendell. Il a même influencé peu après un autre romancier lui aussi très connu et ayant en fait lui aussi partie du MI5 puis du MI6 et lui aussi adapté par deux fois et par le même Paul Dehn : John le Carré. Inutile par conséquent de préciser que nous avons là deux personnalités très affutées au niveau de l'écriture sur la paranoïa et les services de renseignements, qu'ils soient occultes ou non.

 

 

À en croire encyclociné, Fragment of Fear n'a pas eu les faveurs d'une sortie conséquente en France. Inédit en salles à Paris, distribué uniquement dans quelques salles de province à une date indéterminée sous le titre Le Tunnel de la peur, il n'en demeure pas moins qu'il appartient au lot conséquent des films laissés en bordure de route le temps passant, jusqu'à ce que l'oubli ne les guette. Fragment of Fear, dont on préférera le titre original à celui français (juste mais vendant un peu la mèche tout en étant train-train), ne méritait pourtant pas un tel sort...

 

 

En premier lieu parce qu'il est réalisé par Richard C.Sarafian, réalisateur qui mérite largement qu'on prête le plus grand intérêt à sa carrière. Il est le réalisateur d'au moins deux classiques et en tout cas de deux films formidables : "Point limite zéro" et "Le convoi sauvage" (ce dernier ayant été remis au goût du jour par son remake déguisé ne le mentionnant pourtant pas et préférant, bien que réussi lui aussi et à sa manière, nous refaire le coup de l'adaptation du même roman, lui-même tiré d'une histoire vraie : "The Revenant" d'Alejandro González Iñárritu).
Mais pas seulement. Sarafian est un réalisateur original, personnel, méticuleux, n'hésitant d'ailleurs pas à se heurter aux producteurs pour mener à bien, et dans la douleur, ses œuvres. En ressortent souvent des films un peu boiteux, stigmates visibles de ces antagonismes. Si "Le fantôme de Cat Dancing", bien qu'inégal, jouit d'une certaine renommée, certains de ses films, et pas que ses premiers ("Terror at Black Falls" en 1962 ou "Andy" en 1963) comme "Lolly-Madonna XXX" en 1973 et ce Fragment of Fear, tourné en 1970, soit juste avant les deux classiques mentionnés, méritent bien mieux que l'oubli dans lequel il a été confiné. Finalement, à sa manière et pour continuer de tourner, Richard C.Sarafian fait partie de la famille des "Mavericks" qui, dès le début des années 80, seront contraints de se faire absorber par les grands studios. Ce qui ne l'empêchera pas de livrer du pur actioner sévèrement burné dont Eye of the Tiger en 1986 mettant en scène, excusez du peu, Gary Busey, Yaphet Kotto, William Smith, Seymour Cassel, rien que ça !

 

 

Ensuite parce qu'il fait partie de la petite kyrielle de films mettant en scène David Hemmings, que du coup nombreux connaissent principalement pour ses prestations dans "Blow Up" (1966) et/ou Les Frissons de l'angoisse (1975). Bien sûr, les amateurs du cinéma dit de genre ou d'exploitation citeront aussi Action immédiate, Meurtre par décret ou Harlequin ; d'autres évoqueront encore "Terreur sur le Britannic" (1974) ou "L'île des adieux" (1977). Mais quid de bobines telles que Alfred le Grand, vainqueur des Vikings de Clive Donner, "Qui veut la fin..." d'Eric Till, Mort d'un Prof de John MacKenzie, "Voices" de Kevin Billington, voire même du Piège infernal de Michael Apted ou de "La disparition" de Stuart Cooper ? Des films pourtant tournés à quelques années d'intervalle et valant, chacun à leur manière, le détour. Il en va d'ailleurs de même pour certains de ses passages derrière la caméra : on parle parfois de "Gigolo" et plus encore du Survivant d'un monde parallèle, mais rarement sont cités "Running Scared" ou "The 14", respectivement tournés en 1972 et en 1973. Un acteur-réalisateur-producteur que tout le monde ou presque connait, tout en ne connaissant finalement qu'une infime partie de son immense implication cinématographique.

 

 

Mais la raison principale pour laquelle Fragment of Fear ne mérite pas de tomber dans les oubliettes est qu'il est, en plus d'être intéressant, très réussi.
À l'instar du personnage de Tim Brett, campé avec brio par David Hemmings, on rentre 95 minutes durant dans un tunnel de paranoïa. Tout ici est habilement écrit puis illustré avec talent pour faire pénétrer le spectateur au sein de ce tunnel. Un tunnel, soit, mais aussi et surtout une spirale infernale dans laquelle ce même personnage se retrouve confronté en enquêtant, à son retour en Angleterre, sur le meurtre de sa tante ayant eu lieu lors d'une visite touristique en Italie. Une enquête qu'on l'incite mystérieusement à faire. Viennent se greffer des éléments troublants comme des faits qui lui sont annoncés par une mystérieuse organisation et qui s'avère trouver écho peu après dans la réalité. Une femme rencontrée dans une gare qui par exemple lui donne une lettre dont la typographie démontre qu'elle a été écrite chez lui, sur sa propre machine à écrire. Une accusation de viol surgie dont ne sait où, un rire sarcastique enregistré sur son propre magnétophone, une déposition faite à un flic venu chez lui qui, semble-t-il, est inconnu au bataillon au commissariat où il se retrouve un peu plus tard. Tout est là pour faire osciller le personnage principal entre cauchemar et réalité, entre manipulation paranoïaque et schizophrénie.

 

 

Fragment of Fear est typiquement le genre de film qu'il est conseillé de découvrir sans trop en savoir en plus d'être typiquement le genre de thriller psychotique, qui passe de la presque hallucination à la folie, et dont il est ardu de parler au risque de trop en dire.

Toujours est-il qu'il vous est fortement conseillé en ces lignes. La science de l'écrivain en matière de récits policiers et d'espionnage y est source d'illustration brillante à l'écran, entre la légèreté dont peuvent faire preuve parfois les garants de la loi, l'absurdité des situations qui s'enchainent de manière brillante, avec un découpage maitrisé, un rythme soutenu, une élégance et une efficacité véritables. Impossible de décrocher de ce thriller vu de l'intérieur (?) d'un ex-junkie : une descente au enfers, celle de la drogue, mais aussi celle de la désintoxication ? A vous de voir.

La mise en scène de Richard C.Sarafian est, outre les qualités déjà énumérées, astucieuse et inspirée. La manière dont il filme certains personnages via des zooms ressemblant à une lorgnette menaçante fait même penser, outre à Répulsion, à ce que fera en 1976, Polanski pour "Le locataire". Il y règne une atmosphère similaire en plus d'une ambiance très british, savamment rendue, et le carcan d'incompréhension dans lequel évolue Tim Brett, improvisé enquêteur, fait aussi penser à la série "Le prisonnier". Soit, pas de Village ici présent, mais un tunnel au sens propre comme au sens figuré, pouvant mener à la folie. De bien belles et bien lourdes références dont le réalisateur se montre à la hauteur.

Parfaitement souligné par une superbe partition (qui passe de la nonchalance ironique à des tonalités plus rythmées) signée Johnny Harris ("Le convoi sauvage", Le couloir de la mort, certains épisodes de la série Buck Rogers), magnifiquement photographié par Oswald Morris (une carrière de trente ans avec moult classiques à la clé : "Plus fort que le diable", "Lolita", "Le limier", "Sherlock Holmes attaque l'Orient-Express" etc...), Fragment of Fear est aussi unanimement parfaitement campé par ses acteurs.

 

 

Outre l'impeccable prestation de David Hemmings, il serait difficile de nous quitter là sans dire un mot à propos de la flopée de seconds rôles qui l'entourent, formant chacun une pièce importante du puzzle, quand bien même petite. Parmi les acteurs ou actrices les plus connus, Gayle Hunnicutt, épouse alors d'Hemmings, on la retrouvait de fait souvent à ses côtés ; elle campe tout à la fois ici le rôle de la fiancée, objet de fantasme et de confidences. À l'époque, on l'a déjà aperçue dans Les griffes de la peur de David Lowell Rich ou "La Valse des truands" de Paul Bogart. On la reverra ensuite et entre autres dans La maison des damnés (The Legend of Hell House, 1973) mais aussi dans "Scorpio" de Michael Winner, Blasing Magnum d'Alberto de Martino, "Nuits rouges" de George Franju ou encore dans la série Fantômas réalisée pour la télévision par Claude Chabrol et Juan Luis Buñuel. Au rayon personnalités connues, on y trouve aussi Adolfo Celi, un acteur que l'on fréquente si régulièrement sur Psychovision qu'on le retrouve dans nombre de nos petites chroniques : Sentence de mort, Danger : Diabolik !, le belliqueux La gloire des canailles, les gialli Terza ipotesi su un caso di perfetta strategia criminale, Qui l'a vue mourir?, Le Manoir aux filles, L'Oeil du Labyrinthe, éventuellement Concerto per pistola solista, les Poliziotteschi Exécutions, Le parrain a le bras long, L’empire du crime, Live like a Cop, Die like a Man, ou bien encore dans Holocaust 2000. Bref, on ne le présente plus !

 

 

Viennent s'ajouter ces figures que quasi tout le monde connait, sans pour autant toujours parvenir à coller un nom dessus : les vétérans Flora Robson ("Le narcisse noir", "La malédiction des Whateley", Dominique, Le choc des Titans,...) et Wilfrid Hyde-White ("Le liquidateur", Opération Marrakech, "Le chat et le canari"...), mais aussi Daniel Massey (Le Caveau de la terreur, Les 7 cités d’Atlantis...), Mona Washbourne ("Les maîtresses de Dracula", "L'obsédé" de Wyler...), Patricia Hayes (The Terrornauts, Piège pour un tueur...), Philip Stone (La grande menace, "Orange mécanique", "Shining", Flash Gordon...), ou bien encore Massimo Sarchielli (Bandidos, Liens d’amour et de sang, Représailles, La casa nel tempo, Le sang des innocents...) et Angelo Infanti (Un nommé Sledge, Les Hommes, La casa della paura, Les Amazones, Black Emanuelle en Afrique, Le Renard de Brooklyn...).

Avec ce casting et toutes ces qualités énumérées, que vous faut-il de plus ? En vérité, malgré que l'on frôle à certains moments la découverte du pot aux roses, Fragment of Fear est bien beau thriller en forme de puzzle mental dont on prend plaisir à reconstituer les énigmes successives, sans jamais s'ennuyer un instant. Une réussite.


Mallox



En rapport avec le film :

# Le thème principal de Johnny Harris et divers autres thèmes de sa superbe partition

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